La violence sexuelle utilisée comme arme de guerre : analyse du cas de la Bosnie-Herzégovine à partir des archives du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie
Publié en
Cet article fait partie de « Mémoires »
Introduction
§1. Le corps humain est l’espace où se manifeste la frontière entre soi et l’autre. Toute violation de cet espace intime ébranle non seulement l’intégrité physique, mais aussi psychologique de l’individu, laissant des traces profondes sur ce dernier. Pourtant, la parole des victimes de violences sexuelles demeure souvent limitée dans nos sociétés contemporaines, marquées par des structures patriarcales qui tendent à minimiser ces actes et à stigmatiser les victimes. En temps de guerre, ces violences sont souvent perçues comme des dommages collatéraux ayant existé de tout temps et en tous lieux, des conséquences inévitables des conflits armés, réductibles à l’expression de pulsions sexuelles masculines naturelles en l’absence de régulation sociale1. Cette tendance à la simplification occulte les dimensions sociales, anthropologiques, psychologiques, et politiques qui sous-tendent ces actes.
§2. La présente contribution s’intéresse plus particulièrement à la guerre de Bosnie-Herzégovine de 1992 à 1995, dont les interprétations et polémiques persistent des décennies après la signature des Accords de Paix de Dayton. Tout comme les sociétés diffèrent, les formes de criminalité, notamment les violences sexuelles, varient également en fonction des contextes sociopolitiques. Ainsi, au-delà des invariants, il semble pertinent d’étudier les variantes que prennent les violences sexuelles selon le contexte socio-culturel et politique spécifique d’un pays riche en histoire, nichée au sein des Balkans occidentaux. La tendance à la normalisation de la violence de guerre ignore la complexité et les différences structurelles et historiques entre les guerres et occulte la dimension politique potentielle de tels actes, qui offre une lecture institutionnelle de leurs usages dépassant une seule lecture individuelle2. Ainsi, si l’on veut se pencher sur l’usage du viol en temps de guerre, interroger son lien potentiel avec le politique parait à la fois pertinent et nécessaire. Cela nous semble pouvoir permettre de « faire resurgir la dimension sociale qui a été occultée »3.
§3. Bien que la guerre soit licite selon le droit international, certains actes de guerre sont prohibés par des conventions et peuvent être pénalement investigués. L’émergence du droit international humanitaire a permis d’investiguer les caractéristiques asymétriques de certaines guerres, en mettant en évidence des objectifs autonomes tels que les génocides, les nettoyages ethniques et les crimes de masse4. Par ailleurs, les normes internationales contre les violences sexuelles en temps de guerre ont évolué de manière significative à partir des années 1990, en grande partie grâce aux travaux des tribunaux pénaux internationaux ad hoc. Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, créé en 1993, et le Tribunal pénal international pour le Rwanda, créé en 1994, ont joué un rôle crucial en établissant pour la première fois que le viol et d’autres formes de violences sexuelles pouvaient constituer des crimes contre l’humanité et des actes constitutifs de génocide – et non plus de simples « atteintes à l’honneur »5. Plusieurs affaires majeures instruites par ces tribunaux ad hoc illustrent cette requalification progressive des violences sexuelles en droit pénal international. En 1998, les premières condamnations pour viol en tant qu’acte de torture sont prononcées à La Haye dans les affaires Čelebići6 et Furundžija7, inscrivant ainsi le viol parmi les violations graves du droit international humanitaire. La même année, à Arusha, l’affaire Akayesu8 marque un tournant historique en établissant que le viol peut constituer un acte de génocide lorsqu’il est commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe ciblé. Enfin, l’affaire Kunarac et consorts9 constitue une autre avancée majeure puisqu’elle donne lieu à la première condamnation – prononcée à La Haye – pour viol et esclavage sexuel en tant que crimes contre l’humanité. Ces avancées ont non seulement renforcé la responsabilité pénale individuelle des auteurs de ces crimes, mais ont également permis de mieux comprendre les dynamiques complexes de telles violences10.
§4. La forte médiatisation des atrocités ayant eu cours durant les conflits armés des années 1990 a produit un changement important dans le traitement juridique et académique de l’usage des violences sexuelles en temps de guerre11. La guerre en ex-Yougoslavie, particulièrement en Bosnie-Herzégovine, est à l’origine de l’apparition du concept de « viol comme arme de guerre », transformant les représentations collectives du viol en temps de guerre12. Selon Patricia Sellers, ce concept permet de démontrer comment les violences sexuelles donnent efficacement à l’individu le sentiment d’avoir vécu une mort symbolique tout en étant condamné à vivre13. Ces dernières ne sont plus simplement perçues comme des pulsions sexuelles incontrôlables, mais comme des tactiques de guerre délibérément utilisées pour atteindre des objectifs politico-militaires plus larges14. Le monde post-guerre froide ne peut ignorer la découverte de l’usage systématique des viols comme stratégie inscrite au programme politique de nettoyage ethnique15 mené de manière plus ou moins systématique par les forces nationalistes serbes et croates de Bosnie-Herzégovine16.
§5. Faisant suite au démantèlement de l’ex-Yougoslavie, la guerre de Bosnie-Herzégovine de 1992 à 1995 se caractérise par une intensité de la violence à l’égard des civils et un déséquilibre des forces favorisant le camp serbe17. Les deux lectures principales du conflit qui s’opposent (guerre civile ou guerre d’agression serbe)18, la sensibilité de l’objet, ainsi que la surabondance des travaux sur l’usage du viol dans ce conflit, requièrent du chercheur une grande rigueur méthodologique, surtout face aux récits négationnistes dont font preuve les partis nationalistes de la scène politique actuelle en Bosnie-Herzégovine19. Cette recherche porte sur le rôle fonctionnel du viol et autres violences sexuelles ayant été commis durant la guerre de Bosnie-Herzégovine, dans le cadre spécifique d'une société structurée par des identités ethniques distinctes. En effet, alors que tous les Bosniens partagent un patrimoine génétique, linguistique et culturel commun20, l’identité ethnique s’exprime à travers l’appartenance religieuse21 : les Bosniaques sont musulmans, les Croates catholiques et les Serbes orthodoxes.
§6. Cette étude ne mobilise pas une approche juridique, dans la mesure où l’existence d’un ordre explicite, émanant de la hiérarchie militaire ou du parti politique, enjoignant les forces armées à violer les femmes, demeure difficile à établir au-delà de tout doute raisonnable pour un Tribunal chargé de déterminer la culpabilité individuelle d’un inculpé22. Notre recherche s’inscrit plutôt dans un « impératif sociologique de compréhension et de circonscription »23 d’un phénomène d’une violence extrême : les viols de masse en temps de guerre, dont les spécificités sont influencées par le contexte socioculturel et politique d’un pays traversé par des périodes alternées de paix et de crise. Par conséquent, cette recherche tente de répondre à la question de recherche suivante : « Comment les témoignages de femmes bosniennes victimes de violences sexuelles, recueillis par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, éclairent-ils l’usage de la violence sexuelle comme arme de guerre spécifique durant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995) ? ». Ce cas d’étude vise ainsi à apporter une contribution originale en se rapprochant au plus près du vécu subjectif de femmes ayant été victimes de violences sexuelles en temps de guerre. Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie n’est donc mobilisé ici que comme cadre de production de récits, non comme objet d’analyse juridique.
§7 Le cadre temporel de la partie empirique de l’étude est la première séquence de la guerre, entre avril 1992 et début 1993, période marquée par une extrême intensité des violences ciblant les populations civiles non-serbes, notamment à travers des viols systématiques de femmes et de jeunes filles bosniaques et croates24. Le cadre spatial principal est la municipalité de Foča, située dans le sud-est de la Bosnie-Herzégovine, passée sous contrôle des forces serbes de Bosnie dès avril 1992, et officiellement intégrée à la Republika Srpska dans les Accords de paix de Dayton en 1995. Foča constitue un cas emblématique de l’une des campagnes de violences sexuelles les plus systématiques documentées durant la guerre25. Le cadre spatial secondaire est une localité de l’actuelle Fédération de Bosnie-Herzégovine, sélectionnée en raison de la présence d’un témoignage disponible dans les archives du Tribunal, bien que les violences sexuelles y aient été commises à une moindre échelle. Ce choix sera précisé ultérieurement dans la section consacrée à la méthode de recherche. Avant de procéder à notre analyse, articulée en deux parties – l’une consacrée aux théories de référence, l’autre à l’analyse empirique – il convient de rappeler brièvement le contexte de la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995).
§8. La question nationale émerge au 19ème siècle avec le projet de Grande Serbie visant à éveiller le nationalisme serbe et à intégrer les orthodoxes bosniens à la nation serbe26. En Bosnie-Herzégovine, cette dynamique se heurte d’abord à une réalité multiethnique complexifiant les revendications nationales. Par la suite, la période fasciste en Croatie à partir de 1941 et l’émergence d’une résistance nationaliste serbe, les Tchetniks, contribuent au renforcement du nationalisme dans la région jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, remportée par les Partisans de Tito27. Bien que la question ethnique ait été contenue sous le régime communiste yougoslave, les années 1980 et 1990 sont marquées par une résurgence des revendications nationalistes, notamment en Serbie avec l’accession au pouvoir de Slobodan Milošević et en Croatie avec Franjo Tudjman, qui défend la sécession de sa république28. Cette nouvelle vague nationaliste, mobilisant l’identification communautaire, influence rapidement la Bosnie-Herzégovine. Dans ce contexte, les premières élections libres de 1990 sont largement remportées par les nouveaux partis nationalistes en l’absence d’opposition crédible aux communistes29. Parallèlement, Slobodan Milosevic prend le contrôle de l’Armée populaire yougoslave (JNA), qui devient « le garant de l’orthodoxie »30. Appuyée par la JNA et les milices serbes en Bosnie-Herzégovine, la République de Serbie se pose alors en protectrice des intérêts serbes et prépare son projet de Grande Serbie, visant à unifier tous les Serbes31. Tandis que les Bosniaques et Croates soutiennent l’indépendance du pays, les nationalistes serbes de Bosnie-Herzégovine s’y opposent farouchement et proclament alors l’indépendance de la Republika Srpska (RS) le 9 janvier 199232. Le 6 avril 1992, la reconnaissance de l’indépendance de la Bosnie-Herzégovine par la communauté internationale marque le début d’une guerre sanglante, qui débouchera en décembre 1995 à la partition officielle du territoire en deux entités distinctes : la Fédération de Bosnie-Herzégovine et la République serbe de Bosnie (RS)33. Cette brève contextualisation posée, nous pouvons à présent aborder la section consacrée aux théories de référence, qui permettra d’esquisser une première compréhension des significations attribuées aux violences sexuelles subies par les femmes bosniennes dans notre cas d’étude.
Cadre théorique
Du komsiluk à l’instrumentalisation de l’ethnicité en Bosnie-Herzégovine
§9. Le concept d’ethnicité s’est imposé dans le domaine des sciences sociales à la suite de l’émergence de conflits et de revendications dites ethniques dans les années 197034. Pour comprendre la structuration de la société bosniaque en différents groupes ethniques à l’aune de la guerre civile, cette recherche s’appuie sur les approches constructiviste et instrumentaliste de l’ethnicité, en opposition à l’approche primordialiste. La présentation de ces théories offrira une première clé d’analyse pour comprendre la signification des viols et autres violences sexuelles dans notre cas d’étude.
§10. Les identités ethniques se construisent à partir des volontés individuelles d’identification à un groupe motivées par la recherche d’un sentiment de sécurité35. L’approche primordialiste considère que les identités ethniques ont une réalité sociale indépendante, une essence naturelle, et seraient acquises à la naissance en tant que propriété préexistante à l’interaction sociale36. L’appartenance à un groupe ethnique serait alors l’expression de facteurs primordiaux partagés tels que la « race », la langue, la religion, les coutumes, mais surtout le sentiment d’appartenance à une origine commune sacrée37. Par opposition, l’approche constructiviste considère que les groupes ethniques sont des « communautés imaginées » qui sont le fruit d’une construction sociale ayant été intériorisée et transmise38. L’ethnicité est dans ce sens « le résultat de croyances biaisées »39. La dimension relationnelle de l’ethnicité est fondamentale, car la construction d’un groupe ethnique est intrinsèquement liée au besoin de se distinguer d’autres groupes40. Le concept de frontières de Barth met en avant l’idée que ce ne sont pas les éléments culturels eux-mêmes qui définissent un groupe ethnique, mais les frontières symboliques qui le distinguent des autres41. Ces différences ne sont pas fixes, mais dépendent du contexte et de la signification que leur attribuent les membres du groupe42. Dans cette approche, l’ethnicité apparait également comme un moyen de différenciation politique et sociale entre des groupes ethniques construisant des différences fictives ou réelles selon le type de relation sociale qu’ils entretiennent entre eux43. L’approche instrumentaliste complète notre lecture en soulignant que face à un État défaillant, l’ethnicité peut être mobilisée par des acteurs politiques ou des activistes à travers l’usage de symboles dans leur discours afin de favoriser une cohésion de groupe, et d’ainsi mobiliser une action collective44. L’identification ethnique en Bosnie-Herzégovine s’est (re)construite dans cette lecture avec le nationalisme des années 1990 et la guerre civile ayant suivi.
§11. En Bosnie-Herzégovine, la différenciation ethnique repose sur le critère religieux, tandis que d’autres critères secondaires, tels que l’histoire et les coutumes, permettent de renforcer à posteriori la différentiation45. La recherche de petites différences est donc fondamentale en Bosnie-Herzégovine car elle permet de sauvegarder la viabilité des identités ethniques. La notion freudienne du narcissisme des petites différences se fonde sur l’observation que les comparaisons entre les individus se renforcent lorsque ces derniers se ressemblent davantage qu’ils ne se distinguent. Ce paradoxe s’explique par la menace que représente cette similitude sur l’identité « narcissique »46. Le surinvestissement des petites différences permet donc de dévaluer les autres groupes en surévaluant le sien47.
§12. Bien que la différenciation ethnique soit présente en Bosnie-Herzégovine depuis plusieurs siècles, l’instrumentalisation des identités ethniques par les élites nationalistes à l’aune du démantèlement de l’ex-Yougoslavie, marque une rupture radicale dans la configuration multi-ethnique du pays. L’émergence de rivalités nationalistes sur la scène politique ne se traduisait pas par des relations interethniques hostiles dans la vie quotidienne48. En effet, le principe du komsiluk [bon voisinage], caractérise la société bosniaque d’avant-guerre. Ce principe garantit au niveau quotidien la tolérance et la coexistence entre les groupes ethniques, tout en maintenant la différenciation ethnique de l’Autre. En revanche, les relations inter-ethniques sont perçues en termes de concurrence et de conflits au niveau politique. Par conséquent, ces deux niveaux dichotomiques dans les relations inter-ethniques en Bosnie-Herzégovine sont à distinguer et comprendre pour envisager les périodes de crise. En effet, la viabilité de ce principe au niveau quotidien est dépendante d’une stabilité et d’un pacifisme au niveau politique garantis par l’État49. Dès lors que le politique instrumentalise une opposition/rivalité entre les groupes ethniques, « le komsiluk – recherche de la sécurité par la réciprocité et la paix – peut alors basculer dans le crime – recherche de la sécurité par l’exclusion et la guerre »50.
§13. Dans un contexte de crise identitaire consécutive à la chute du régime communiste, les élites nationalistes, notamment serbes et croates, ont activement instrumentalisé les identités ethniques dans leurs discours et médias, construisant une image victimaire de leur groupe menacé d’anéantissement. Redoutant une perte de pouvoir, cette propagande leur permettait de mobiliser efficacement leur électorat51. Dès lors, la coexistence interethnique qui prévalait en temps de paix a été supplantée par un cadre de crise, activé par une propagande de guerre semant la peur et l’insécurité. En ravivant la mémoire des violences passées – notamment les massacres commis durant les deux Guerres mondiales –, cette rhétorique construisait l’image d’une menace imminente de répétition de l’histoire, légitimant ainsi l’hostilité à l’égard des autres communautés52. Dans ce contexte, les guerres dites « ethniques » sont fonctionnelles, car la construction de la peur de l’ennemi permet d’enclencher et de rationnaliser la violence inter-ethnique selon une logique préventive : « Fais-le à autrui avant qu’il ne te le fasse »53. Le sentiment de peur glisse alors vers la haine, qui à son tour facilite le passage à l’acte. Le recours à la violence renforce la différentiation ethnique, en particulier lorsque les différences objectives entre les groupes sont minimes, comme c’est le cas en Bosnie-Herzégovine. Être visé en raison de son identité ethnique, et non pour ses actes, tend à consolider le sentiment d’appartenance au groupe, contribuant ainsi à la polarisation identitaire54. La violence joue donc un rôle performatif : elle ne fait pas que refléter les clivages, elle participe activement à les construire et à les figer. Dans ce processus, chaque individu – homme, femme ou enfant – devient collectivement responsable de son groupe ethnique, et par conséquent une cible légitime de représailles. Une fois les partis nationalistes au pouvoir, les exactions ont pu être commises, transformant les rivalités ethniques en une violence collective massive55.
La mise en œuvre du nettoyage ethnique en Bosnie-Herzégovine
§14. Les violences initiées par les forces serbes, et dans une moindre mesure par les forces croates, durant la guerre de Bosnie-Herzégovine sont consensuellement qualifiées de nettoyage ethnique56. C’est d’ailleurs dans ce contexte que le terme apparait pour la première fois57. Pour cette recherche, nous présenterons les logiques spécifiques de la politique de nettoyage ethnique pratiquée par les forces serbes, car d’abord, la majorité des femmes de notre corpus en sont les victimes, et ensuite, car elle est celle qui a essentiellement été « qualifiée de nettoyage ethnique par les Nations Unies »58.
§15. Comme le suggère Petrovic, le nettoyage ethnique est « une politique élaborée, et non pas une simple pratique ou une stratégie »59. Cette politique requiert une planification systématique, une idéologie sous-jacente et une mise en œuvre méthodique à travers des structures adéquates. Son objectif ultime est de transformer durablement la composition démographique d’un territoire ciblé afin de conformer celui-ci au modèle de l’État-nation fondé sur l’homogénéité territoriale60. Afin de défendre l’idée qu’un territoire spécifique est l’unique garantie de la survie de leur groupe ethnique, les élites nationalistes légitiment les guerres en mobilisant l’histoire et les revendications territoriales de leurs ancêtres61. L’émotion qui suit la peur est la haine, et permet alors de diaboliser et déshumaniser les autres groupes ethniques menaçant la survie du nôtre62. En plus des élites nationalistes serbes et des médias serbes, l’Église orthodoxe participait également à la déshumanisation des Bosniaques, représentant « la communauté musulmane comme une maladie, une gangrène dont l’existence même menaçait les autres communautés »63. Ce schéma d’hostilité et de haine fait obstacle à l’identification mutuelle et justifie toute violence exercée contre tous ceux qui menacent le projet politique64.
§16. Durant la guerre en Bosnie-Herzégovine, un ensemble d’acteurs statuaires (politiques, armée, police) et non statuaires (milices, mercenaires, citoyen ordinaire) sont impliqués dans la violence, engendrant ainsi le croisement de dimensions institutionnelles et de dynamiques individuelles et locales65. Les milices et paramilitaires étaient chargés de la mise en œuvre du nettoyage ethnique, certaines milices venant de Serbie, recrutées par Milosevic. Cependant, dans de nombreux cas, ces derniers étaient des « citoyens "ordinaires" formés en bandes, et sans expérience systématique préalable de la violence et des armes »66. La pression des pairs et la peur poussaient de nombreux individus à rejoindre une milice, tandis que pour d’autres, ce sont des raisons financières qui les animaient, car ils espéraient alors devenir policiers ou miliciens dans le futur gouvernement serbe. Une fois intégré dans la milice, l’individu ordinaire est endoctriné et soumis à une solidarité entre pairs et à une loyauté ethnique67. Pour préserver son appartenance au groupe ethnique, l’individu doit poursuivre la mission sacrée d’autoconservation du groupe, au risque d’être exclu et considéré comme un traitre68. L'acte de violence est alors perçu comme légitime par son auteur grâce à un cadre sémantique qui justifie ses actions et se renforce à mesure que d'autres membres du groupe adoptent cette conduite69.
§17. Concrètement, l’Armée populaire yougoslave (JNA), puis l’armée de la république Srpska (VRS), bombardait la population et, une fois le contrôle d’une municipalité acquis, les milices paramilitaires opéraient les massacres et déportations massives de civils non-serbes, et instauraient un climat de terreur et de haine afin de rendre impossible toute coexistence inter-ethnique future. Les bombardements des monuments historiques, l’imposition de l’alphabet cyrillique dans les institutions publiques, ou encore le changement des noms des villes70 visaient à effacer toutes traces de la culture bosniaque et croate71. La politique de nettoyage ethnique créa des zones à population ethniquement homogènes, transformant fondamentalement la structuration de la société bosniaque. À la fin de la guerre, un million d’habitants avaient été déplacés à l’intérieur du pays et 1,2 million s’était réfugié à l’étranger. L’objectif d’homogénéisation ethnique du territoire de la Republika Srpska fut relativement atteint, car en 1996, sa population comptait 98% de Serbes72.
§18. Par conséquent, pour comprendre le rôle fonctionnel de la violence sexuelle ayant eu cours durant la guerre civile, cette recherche s’oppose, tel que Sorabji, à « une quelconque théorie touchant les affinités culturelles des peuples balkaniques avec la brutalité pure, ou leur adhésion consciente et ouverte à ces méthodes »73. La manipulation de l’identité ethnique constitue bien « un élément clé de compréhension d’une participation à la violence de masse »74. La guerre civile résulte moins des différences ethniques (en réalité superficielles), que de la quête identitaire effrénée des groupes ethniques alimentée par les passions nationalistes extrêmes75. Dès lors, loin d’être de simples pulsions sexuelles masculines, les violences sexuelles commises durant cette guerre s’inscrivent dans cette quête identitaire frénétique et doivent donc être replacées dans le contexte de l’instrumentalisation des identités ethniques en Bosnie-Herzégovine. Leur rôle spécifique dans une dynamique plus générale visant à détruire l’identité collective de l’Autre par l’atteinte au corps et à la psyché des femmes sera abordé plus en détail dans la section suivante, consacrée à l’instrumentalisation du viol ethnique en Bosnie-Herzégovine.
L’instrumentalisation du viol ethnique en Bosnie-Herzégovine
§19. Cette recherche s’oppose à la théorie biosociale du viol en temps de guerre, qui en réduisant le phénomène à des pulsions sexuelles masculines incontrôlables sous la pression du conflit, le considère comme un sous-produit inévitable et « naturel » de la guerre. Cette perspective met l’accent sur la nature sexuelle de l’acte et considère la génétique comme le principal facteur causal, niant toute influence de facteurs politiques et socioculturels76. A contrario, la théorie stratégique du viol, qui est la conceptualisation la plus influente du viol de masse en temps de guerre et dans laquelle s’inscrit cette étude, postule que le viol peut être utilisé tactiquement par l’armée pour atteindre des objectifs stratégiques. Un ordre explicite donné aux soldats de violer les femmes de l’autre camp n’est pas nécessaire pour établir que le viol est stratégique, car il sert avant tout les intérêts du collectif77. Comme le suggère Sielfert, « [rape] has nothing to do with sexuality but with the exertion of sexual violence directed against women »78.
§20. L’étude de Sorabji soutient que le nettoyage ethnique initié par les forces serbes, visant à éliminer toute possibilité de retour des populations expulsées, a été mis en œuvre de manière à altérer les représentations communes aux victimes et à leurs persécuteurs quant à la nature des groupes ethniques et à leurs frontières79. Parmi les méthodes employées par les forces armées, plusieurs auteurs affirment que les violences sexuelles faisaient partie intégrante du programme politique d’expulsion par la terreur80. Le viol introduit ainsi le « féminin au cœur même du politique »81. Par conséquent, cette recherche s’appuie sur la notion de viol « ethnique », défini comme celui qui « prend pour but implicite l’imprégnation de l’autre ethnique par le même violeur »82 et qui n’a de sens que dans une culture où l’identité collective se transmet par le sang83. Au-delà d’être une agression morale et physique, le viol ethnique est « un meurtre identitaire spécifique, qui change définitivement la femme et qui vise l’espace de la reproduction de toute sa communauté »84.
§21. Le viol était instrumentalisé par les médias de masse et les élites politiques et intellectuelles pour nourrir la peur et la haine de l’autre. Les discours sur le viol ethnique ont suscité les craintes de déclin démographique et de domination ethnique. Alors que les médias serbes rapportaient que les femmes serbes étaient violées par des citoyens non-serbes bénéficiant d’une totale impunité, des élites intellectuelles et politiques déclaraient que l’Islam et le Vatican avaient pour objectif de remplacer la population serbe par des musulmans85. Une professeur universitaire serbe écrivait : « rape is the war strategy of Muslims and Croats against Serbs. Islam considers this something normal »86. La propagande au sein de l’armée véhiculait également l’idée que les hommes serbes seront tués et que les femmes serbes de quinze à vingt-cinq ans seront violées par les Musulmans et détenues dans des harems pour élever des janissaires87. Par conséquent, la méthode du « gant retourné » fut appliquée : les rôles devaient s’inverser. La propagande utilisait des crimes théâtralisés comme vérités historiques pour inciter à la vengeance, ainsi, les viols étaient une performance tragique du mensonge institutionnel88.
§22. Cette culture du mensonge a fini par faire écho à la population dans un cadre de crise, alors que de telles allégations étaient invraisemblables. La réussite de la manipulation ethnique peut être expliquée par les recherches sur la propagande et la communication de masse, selon lesquelles la répétition est une technique de persuasion extrêmement efficace, indépendamment de la véracité du message. Les discours suscitant la peur permettent aux récepteurs d’altérer leurs croyances et de légitimer l’élimination de la source de la menace. De plus, en période de crise, le capital symbolique des autorités et des experts leur permet d’imposer leurs discours comme vérités, même lorsqu’ils contredisent les expériences personnelles des individus. Enfin, les médias de masse, politisés à l’extrême droite, avaient le monopole des audiences, empêchant toute opinion critique89. Bien que nous soulignions ici le rôle joué par les médias serbes, les médias de masse de chacun des camps ont joué, à différents niveaux, un rôle actif en tant qu'agents de la violence intercommunautaire90.
§23. Durant la guerre de Bosnie-Herzégovine, Bougarel affirme que « le viol des femmes représente la violation de cette intimité domiciliaire et familiale dont le respect constituait l’une des bases du komsiluk [bon voisinage]. Le viol […] doit être commis par le komsija [voisin], et à visage découvert, pour devenir ainsi ouvertement et irréversiblement un assassin. Le crime lié au nettoyage ethnique est, par sa nature et par sa fonction, un crime intime »91. De ce fait, alors que les objectifs généraux de la politique ont été commandés par les élites nationalistes, certains détails de sa mise en œuvre étaient laissés à l’initiative locale92. Par conséquent, les viols et autres violences sexuelles auraient en majorité été commis par les milices locales et extérieures venues notamment de Serbie et du Monténégro93.
L’analyse thématique appliquée aux témoignages retranscrits issus des archives du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie
§24. Le 25 mai 1993, le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte la Résolution 827 établissant officiellement le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, tribunal ad hoc installé à La Haye, chargé de juger les auteurs de crimes de guerre commis durant la guerre d’ex-Yougoslavie, alors même que le conflit s’intensifiait et que l’opinion publique internationale ne cessait de faire pression pour mettre fin aux hostilités et rendre justice94. Jusqu’à la fin de son mandat en 2017, « 48 % des 161 accusés, ont dû répondre de chefs d’accusation de violence sexuelle »95. Les témoignages sélectionnés reposent sur deux critères : le genre des victimes et l’accessibilité des comptes rendus d’audiences. Pour des raisons de faisabilité, le critère du genre permet de restreindre notre objet d’étude à une lecture genrée des violences sexuelles. Bien que de nombreux hommes aient été victimes de sévices sexuels durant cette guerre, cette recherche s’intéresse aux spécificités de ceux commis à l’encontre de la gent féminine. Le deuxième critère est un critère sine qua non de la partie empirique de cette recherche puisque, sans eux, nous ne disposons pas de la retranscription des témoignages.
§25. La partie empirique de cette étude repose sur une analyse de discours d’un corpus de onze témoignages retranscrits issus des archives du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie répartis entre mars 1997 et novembre 2000. D’une part, ce corpus est composé de dix témoignages recueillis au cours du procès de Kunarac et consorts96. L’ensemble de ces témoins à charge sont des femmes musulmanes bosniaques âgées de 15 ans à 38 ans lors de la commission des faits, c’est-à-dire, entre 1992 et 1993. Le cadre spatial est la municipalité de Foča, aujourd’hui intégrée à la Republika Srpska. Elles ont chacune bénéficié de mesures de protection prévues par les articles 75 et 79 du Règlement de procédure et de preuve du Tribunal, à savoir l’attribution d’un pseudonyme, la suppression de leur nom et toutes les informations permettant de les identifier dans les documents du Tribunal accessibles au public, ainsi que l’altération de leur voix et de leur image durant la retransmission du procès97. Par ailleurs, dans le souci de ne pas réduire l’identité singulière de chacune de ces femmes, nous avons fait le choix d’attribuer de façon arbitraire un prénom d’origine bosniaque à chacune d’elles98. Ce choix méthodologique et éthique se justifie par l’intention de restaurer symboliquement les identités ethniques, culturelles et religieuses de ces femmes. D’autre part, notre corpus est composé d’un dernier témoignage recueilli au cours du procès Mucić et consorts99. Ce témoin à charge a comparu en audience publique et n’a pas demandé de bénéficier de mesures de protection. À la différence de tous les autres témoins de notre corpus, le témoin G, alias Gabriela, est une femme bosno-serbe âgée de 43 ans au moment des faits, qui se sont déroulés en 1992 dans une localité de l’actuelle Fédération de Bosnie-Herzégovine. Nous avons fait le choix de conserver ce témoignage afin de souligner que les violences sexuelles ont touché des femmes de tous les groupes ethniques durant la guerre de Bosnie-Herzégovine et ont été perpétrées par chaque camp en présence. Cependant, cela ne signifie pas pour autant que ces violences relevaient toutes d’une stratégie de guerre ou d’une même logique stratégique, ni qu’elles étaient comparables en intensité ou en systématicité. Le témoignage de Gabriela dispose ainsi d’un statut particulier dans notre analyse : bien qu’il partage certains invariants avec les autres témoignages, il se distingue en raison des spécificités des violences sexuelles infligées aux femmes musulmanes bosniaques de notre corpus, qui seront présentées dans les résultats de la recherche.
§26. Notre matériel empirique étant très volumineux, nous avons procédé en plusieurs étapes pour résumer et traiter notre corpus. De manière générale, les extraits que nous écartions concernaient les questions de procédure et une grande partie du contre-interrogatoire mené par les représentants de la Défense que nous n’avons pas jugé pertinent pour répondre à notre question de recherche. Ainsi, l’interrogatoire principal mené par les représentants de l’Accusation, soit le bureau du Procureur, constitue la grande majorité des extraits conservés pour l’analyse. Une fois les comptes rendus d’audience publique traités, nous pouvions commencer l’analyse qualitative proprement dite du corpus.
§27. Notre démarche s’inscrit dans une approche compréhensive, visant à explorer en profondeur l’expérience subjective de chaque témoin, plutôt qu’à une approche explicative fondée sur des hypothèses et conclusions préexistantes. Pour ce faire, la méthode d’analyse mobilisée pour notre recherche repose sur une analyse thématique permettant d’identifier méthodiquement les thématiques transversales du corpus100. Une première lecture du corpus permet de dégager les grandes lignes des différentes dimensions dans lesquelles s’inscrivent les sévices sexuels subis par les femmes bosniennes. Une seconde lecture consiste à attribuer systématiquement des thématiques en marge de chaque témoignage et ce, en dressant un tableau associant chaque thématique aux verbatims correspondants. Cette méthode favorise une analyse fine et compréhensive du corpus dans une démarche inductive. Les thématiques ainsi identifiées sont ensuite rassemblées, réorganisées et classifiées dans un document en fonction de leur récurrence, complémentarité ou contradiction, permettant in fine la délimitation de rubriques et de sous-thèmes. La constitution de la liste des thématiques nous permet alors d’élaborer un arbre thématique révélant la dimension systématique, organisée et planifiée des violences sexuelles, ainsi que la dimension ethnique et stratégique dans le modus opérandi des soldats, et ce, dans le contexte d’une guerre interethnique dont le théâtre des opérations se situe dans le voisinage même. Nous obtenons ainsi la structure de la présentation des résultats de la recherche, s’articulant autour de la théorie stratégique du viol et des théories constructiviste et instrumentaliste de l’ethnicité. Comme discuté dans le cadre théorique, les résultats de la recherche sont structurés autour du processus de valorisation d’un « Nous » et de dévalorisation d’un « Eux », qui façonne la (re)construction des identités ethniques en Bosnie-Herzégovine.
§28. Avant de présenter nos résultats, il convient de formuler plusieurs remarques relatives aux conditions de formation de notre matériel empirique et aux biais potentiels dans son interprétation. Tout d’abord, l’interprétation simultanée de chaque audience du Tribunal est assurée dans au moins trois langues : l’anglais et le français, qui sont les langues officielles du Tribunal, et les langues bosniaque/croate/serbe, albanaise ou macédonienne qui sont les langues des accusés et des témoins à charge et à décharge. La Section des services linguistiques et de conférence du Tribunal est chargée des missions d’interprétation, de traduction et de retranscription. Ce travail méticuleux assure aux accusés et aux témoins une restitution la plus fidèle possible de leur parole101. Dès lors, ne parlant pas le bosniaque/serbe, nous disposons comme matériel empirique de la retranscription de l’interprétation simultanée en français de nos différents témoignages. Notre corpus s’éloigne donc inévitablement de la parole originelle des témoins. Ensuite, le procès des deux affaires constituant notre corpus se sont tenus quelques années seulement après la signature des Accords de Paix de Dayton mettant fin à la guerre de Bosnie-Herzégovine. La proximité avec les évènements constituait une première difficulté sur les plans judiciaire et politique puisqu’il fallait répondre à la pression internationale qui enjoignait à réagir vite afin de ne laisser aucun coupable impuni, alors même que l’établissement des bilans de victimes était toujours en cours102. Dans ce contexte, les témoins faisaient face à diverses pressions, notamment celle de la justice qui est en demande, car tributaire de la volonté des témoins à comparaitre, ou encore celles du politique et de leur communauté respective qui prétende chacune occuper le statut de victime de la guerre, en rejetant celle de l’autre camp. Par ailleurs, comparaitre devant le Tribunal en tant que témoin victime – cinq ans après les évènements pour la témoin Gabriela, huit ans pour les autres – soulevait des difficultés liées à la mémoire, au traumatisme psychique et à la victimisation secondaire. Pour répondre à ces difficultés, la Section d’aide aux victimes et aux témoins du Tribunal avait pour mission d’apporter aux témoins un soutien psychologique et logistique, avant, pendant et après leur déposition103. Enfin, il convient de rappeler que les interrogateurs des témoins ne sont pas neutres : que ce soient les représentants de l’Accusation ou de la Défense, chacun poursuit des objectifs distincts. Ainsi, la formulation des questions peut orienter les réponses des témoins, rendant difficile l'obtention d'un témoignage totalement libre. Les questions sont avant tout régies par des buts de « vérité judiciaire », d’établissement de faits matériels, et non de « vérité historique », produisant ainsi un type d’énoncé contraint104.
§29. Ces limites méthodologiques étant précisées, elles n’enlèvent pas moins la pertinence ni l’intérêt de procéder à une analyse des témoignages retranscrits. Nous restons toutefois conscients des conditions sociales de production et de recueil de la parole de ces femmes, ce qui, comme le dit si bien Aron, « revient à développer le même esprit critique à l’égard de [nos] propres recherches que celui que [nous manifestons] pour comprendre et donner un sens à la société »105.
D’une cohabitation pacifique à une guerre inter-ethnique
§30. Cette première section porte sur la contextualisation des violences sexuelles subies par les femmes bosniennes106 composant notre corpus.
§31. Le premier aspect essentiel présidant dans l’ensemble des témoignages est l’existence d’une réalité d’avant-guerre caractérisée par une cohabitation inter-ethnique pacifique, qui plonge ces femmes dans une incompréhension profonde face à une violence soudaine et brutale accompagnant le déclenchement de la guerre. La différenciation ethnique avec l’Autre présidait dans les villages de la municipalité de Foča : les Bosniaques musulmans et les Serbes constituent bien deux groupes ethniques distinctifs. Comme le souligne Robin-Hunter, le territoire de la Bosnie-Herzégovine était ethniquement hétérogène avant la guerre, avec des groupes ethniques se mélangeant ou se juxtaposant, notamment dans les campagnes où de nombreux villages étaient monoethniques107. Néanmoins, quelle que soit la composition ethnique d'un village, les témoignages attestent d'une vie sociale où les contacts entre voisins de différentes appartenances ethniques « étaient très bons et très amicaux » (Ana). Ils confirment donc la recherche de Sorabji, qui décrit le concept de « voisinage » en Bosnie-Herzégovine comme une relation d'interdépendance, de respect et de confiance mutuelle108. Plusieurs femmes bosniaques relatent même que des voisins serbes qui avaient pris les armes faisaient état de ce bon voisinage et garantissaient la sécurité des femmes et des enfants : « il nous a dit que nous n'avions aucune raison d'avoir peur, nous avions de bonnes relations de voisinage […] » (Sofija). Par ailleurs, l'identité ethnique n'était pas un critère structurant des rapports sociaux, et les amitiés inter-ethniques se formaient naturellement. L’Autre était d’abord vu comme un individu ayant une identité propre. L’extrait ci-dessous du témoignage de Jasmina est particulièrement parlant à cet égard :
[…] avant la guerre et même pendant la guerre, peu m’importait qui était qui. […] Je ne me posais jamais la question de savoir qui appartenait à quel groupe ethnique. Je ne choisissais jamais mes amis en fonction de cela […]. Moi, je choisissais les gens en fonction d’autres critères. (Jasmina)
§32. Un second aspect récurrent dans les témoignages est la peur grandissante envers les Tchetniks109, alimentée par la mémoire collective et le climat d’insécurité. Plusieurs femmes relatent que ce sont les aînés, ayant vécu la Seconde Guerre mondiale, qui transmettaient des récits de massacres aux autres générations, renforçant ainsi la peur éprouvée envers les Tchetniks. Comme l’explique Neira : « Les Serbes aiment bien que lorsqu'on parle d'eux on utilise ce mot de Chetnik. […] Pour moi, c'est un mot qui évoquait la peur parce que ma grand-mère, pendant la Deuxième Guerre mondiale, a connu quelque chose d'assez semblable à ce que j'ai connu moi aussi ». Selon Oberschall, le recours à la mémoire collective des massacres des Guerres mondiales pesant sur chacun des groupes ethniques est un mécanisme courant en période de crise en Bosnie-Herzégovine110. Plusieurs femmes témoignent ainsi qu’elles craignaient que l’histoire ne se répète lorsque les populations civiles des villages de la municipalité ont commencé à être attaquées par les forces armées serbes. La peur s’alimentait donc à la fois du climat actuel de terreur et du recours à la mémoire collective.
§33. Un autre aspect relevé dans notre analyse est la négation par les femmes bosniaques d’une agression bosniaque dans la région principale de notre étude. Comme mentionné précédemment, l’ensemble des femmes bosniaques de notre corpus vivaient à Foča, une municipalité contrôlée par les forces armées serbes, que ce soit dans les villages ou dans la ville. Une opposition claire face à l’existence d’un combat, qui par définition se caractérise par deux forces militaires s’affrontant, est présente à travers les témoignages. Dans l’extrait ci-dessous, Ana donne une perspective claire sur la manière dont le conflit est perçu par les victimes bosniaques.
Comment le conflit a éclaté ? Tout d’abord, je ne peux pas dire qu’un conflit a éclaté. C’est mon opinion. Moi, je pense que le peuple serbe a tout simplement imposé son pouvoir et ses lois dans cette région parce que, pour autant que je sache, il n’y a pas eu de combats, il n’y a pas eu de tirs, il n’y a pas eu de résistance de la population musulmane face à ce pouvoir et face à ces lois. (Ana)
§34. Par ailleurs, la description d’une dynamique de pouvoir asymétrique, dans laquelle les forces serbes imposent les conditions de la paix et de la cohabitation, est présente de manière constante dans les témoignages. Certaines femmes expliquent que les villageois croyaient que la reddition des armes garantirait leur sécurité, ce qui suggère que la confiance accordée aux accords était basée sur l'espoir initial de maintenir une cohabitation interethnique pacifique. C’est ce dont relate Neira, lorsqu’elle témoignage : « On a signé une espèce de déclaration de loyauté sur la poursuite de la cohabitation avec les Serbes. On nous a promis qu'on ne nous ferait rien du tout, c'est pourquoi on a donné les armes. Et c'est pour cela qu'on a attendu chez nous jusqu'au dernier moment […] ». Socialement, cela illustre la fracture et la rupture de la cohabitation interethnique qui présidait avant la guerre.
§35. Avant de passer à notre prochaine section, il convient de présenter les étapes de la campagne politico-militaire d’expulsion par la terreur dont la communauté bosniaque musulmane de Foča a été victime, et dans laquelle s’inscrivent les violences au sens large. À travers les témoignages, la militarisation des voisins serbes caractérise matériellement le processus de distinction entre un « Nous » dominant et un « Eux » dominé. Les récits convergent vers une description des étapes successives du processus : le refuge dans les bois, les incendies des maisons, la séparation des sexes, les pillages, l’exécution des hommes et la détention des femmes, enfants et vieillards. De plus, comme en témoigne l’expérience d’Ana, l’expulsion du domicile s’accompagnait souvent de l’installation d’une famille serbe. Selon Robin-Hunter, ceci illustre la volonté politique des autorités serbes de « recoloniser » les territoires nettoyés111. D’autres soulignent l’existence d’une politique discriminatoire dirigée contre les femmes musulmanes, mise en œuvre par la police sous contrôle des forces serbes. C’est ce que rapporte Miroslava, qui était parvenue à rester dans son immeuble en ville : « […] plus tard, on n'a plus eu le droit de se déplacer parce que la police militaire a annoncé que les femmes musulmanes n'avaient pas le droit de se rencontrer ou de circuler en ville ».
§36. Dans un tel contexte, l’ensemble des femmes bosniaques expriment qu’elles désiraient ardemment pouvoir quitter la région, préférant pour certaines la mort à la situation insupportable dans laquelle elles se trouvaient. Comme l’illustre l’extrait suivant, partir « volontairement » sous l’effet de la peur relevait d’une question de sécurité, remettant ainsi en question la pertinence même de la notion de volonté dans un tel contexte : « Je ne suis pas partie volontairement, mais j'avais hâte de quitter Foca. […] Je suis partie parce que j'avais peur. Si c'est cela, on peut dire que je suis partie volontairement » (Miroslava). Différents auteurs affirment que l’instauration d’un climat de terreur et de haine visait à rendre impossible toute coexistence inter-ethnique future112. Tanner affirme qu’en poussant les habitants à quitter volontairement leurs domiciles, l’objectif était de « nettoyer » la région de sa population non serbe113.
Je ne voulais pas rester car il n'y avait plus de Musulmans à Foca. Il n'y avait que des femmes, des femmes détenues et des hommes détenus à Kapedom114. Il n'y a que là-bas qu'il y avait des Musulmans. […] Moi je me disais : Pourquoi je resterai ? J'étais menacée de couteaux, de fusils. […] Et que si ce n'était pas possible, eh bien, je préférais être morte, je préférais être tuée, je préférais qu'on nous jette dans la Drina plutôt que de rester. (Habiba)
Dimension systématique, planifiée et organisée des violences sexuelles
§37. Après avoir présenté le contexte général dans lequel s'inscrivent les violences sexuelles commises durant la guerre de Bosnie-Herzégovine, nous pouvons désormais analyser leur caractère systématique, planifié et organisé.
Le viol comme rapport de pouvoir : destruction des corps et des identités
§38. Pour introduire l’analyse des résultats de cette section, il est essentiel de comprendre comment le concept de « viol » est perçu par les femmes de notre corpus. Ana explique comment le terme silovanje, qui signifie viol en yougoslave, capture l’essence même de la violence subie, soulignant le rapport de pouvoir inhérent à la commission des violences sexuelles. La dimension de coercition et de domination constitue ainsi le point de départ d’une analyse approfondie des expériences des victimes.
[Question : Quand vous dites : « viols », est-ce que vous pourriez être plus précise ?] Vous savez, à l’époque, en yougoslave, dans cette langue qui est devenue bosniaque, il y a un terme : « silo » qui veut dire force, puissance. Pour moi, le terme de « silovanje » – n’oubliez pas que j’étais une gamine, un enfant, un enfant de 15 ans – ils ont donc utilisé la force, le pouvoir, la puissance pour m’amener là. Tout ce que j’ai vécu moi, mais les autres jeunes filles aussi, ne s’est pas fait de ma propre volonté ou avec mon acquiescement. C’est uniquement par le recours à la force, au pouvoir, à la puissance qu’ils y sont parvenus. (Ana)
§39. Pour l’ensemble des femmes de notre corpus, les violences sexuelles subies vont bien au-delà de l’agression physique immédiate. C’est ce dont témoignage Almira lorsqu’elle est interrogée sur la description concrète du viol dont elle a été victime : « Ils m’ont détruite. Ils m’ont détruite complètement ». Elle ne commence pas par décrire le viol comme un acte physique de pénétration sexuelle. Sa réponse directe englobe les conséquences d’un tel acte, résumées en une destruction complète de sa personne et de son identité. Sofija met également en évidence l’impact psychologique et émotionnel profond du viol, qui dépasse la souffrance physique immédiate : « Je sais qu'il était très brutal, je sais qu'il a essayé de me faire du mal mais, de toute façon, ce n'est pas le corps qui faisait mal, c'est mon âme qui souffrait ». Cette déclaration illustre la profondeur des blessures psychiques causées par le viol, une souffrance intérieure qui peut, entre autres selon les témoignages, affecter l'identité, l'estime de soi, et le bien-être émotionnel de la victime.
§40. De plus, l’ensemble des femmes expriment l’intensité du choc extrême ressenti lors de leur premier viol, marquant une dimension psychologique centrale des violences sexuelles : l’isolement émotionnel et le repli sur soi. Cet isolement peut être analysé comme un mécanisme de défense, une tentative de protéger ce qui reste de leur intégrité physique. Comme d’autres, Sofija souligne la singularité du premier viol, où se mélangent des sentiments les plus significatifs de souffrance, de honte et de peur. Ceci peut suggérer que la première expérience de violence sexuelle a un impact particulièrement traumatisant, car il marque une rupture avec la femme « avant le viol ».
[…] c'était la première fois. C'est là où j'ai eu le plus peur, où j'ai eu le plus mal, où j'ai souffert le plus. […] vous ne comprenez pas, j'avais honte. [Question : Et vous n'aviez pas honte des autres choses ?] Non, pas autant, parce que ce n'était pas la première fois, ce n'est pas pareil. (Sofija)
§41. Par ailleurs, les témoignages des femmes révèlent également une tendance marquée à ne pas partager leurs expériences avec les autres détenues, même lorsque ces dernières sont des membres de leur famille. À travers leurs récits, ce repli sur soi est lié à la honte, à la culpabilité, à la difficulté de partager une expérience aussi intime et douloureuse, ou encore au désir de protéger leurs proches des douleurs qu’elles endurent. La honte et la perception de souillure sont des réponses constantes chez les femmes de notre corpus. Elvira en témoignage, lorsqu’elle confie : « C’est très dur de l’expliquer, de l’exprimer. Je sais que j’avais été terrifiée. J’avais très peur et puis j’avais honte d’une façon ou d’une autre et puis je me sentais sale ». La psychologue Belarouci, qui a travaillé sur le cas de l’Algérie, souligne que le vécu de souillure est omniprésent des victimes de viol115. L’anthropologue Nahoum-Grappe met en avant la spécificité du viol en tant que violence qui fait « basculer la honte, la "salissure" du côté de la victime »116. Cette inversion du stigmate est perceptible dans le témoignage de Sofija, qui utilise l'expression « le pire est arrivé » comme euphémisme pour désigner le viol. Son incapacité à verbaliser son expérience reflète la profondeur de son traumatisme.
J'ai pensé que si, moi, je devais souffrir, eux, il n'était pas nécessaire qu'ils le sachent. […] Je n'ai jamais raconté à quiconque ce qui m'était arrivé dans les détails. Si je voulais dire qu'il s'était passé quelque chose, je disais : "Le pire est arrivé". Par cela, j'entendais que l'on m'avait violée. Mais pendant tout le temps que j'ai passé dans ce camp, je n'ai jamais raconté quoi que ce soit à quiconque à partir de ce moment-là. Je me suis tue. […] Il n'y a pas de mots qui existent qui me permettraient de décrire mes sentiments. C'est la chose la plus horrible qui me soit arrivée. (Sofija)
§42. Pour d’autres, le vécu des violences sexuelles suscite des sentiments de déshonneur et de honte qui transcendent l’expérience individuelle pour affecter la famille et la communauté. C’est ce dont rapporte Gabriela dans des termes explicites : « Malheureusement, il m'a déshonorée. Je ne pourrai plus jamais être la même femme que j'étais avant. […] Tout ce que je savais, c'est que je n'avais plus l'honneur qui avait été le mien et que ma famille était tachée d'une tache énorme ». Ces sentiments illustrent combien le viol altère l’image que les victimes ont d’elles-mêmes. Ces propos confirment ceux de Son, qui souligne que, dans les sociétés balkaniques, l’honneur familial et l’identité du groupe ethnique sont étroitement liés à la sacralité de la chasteté féminine117. Emina décrit d’ailleurs une véritable culture du silence et de la honte entourant les violences sexuelles, où les victimes, tout comme leurs familles, ont longtemps gardé le silence après la guerre : « Elles n'en parlaient pas. Personne ne parlait pendant les premières années. […] Même la famille faisait semblant que rien ne s'était produit […] car c'est une honte, c'est une honte pour ces femmes ». Belarouci observe dans son étude que le silence de la famille peut être lié à leur sentiment de honte d’avoir failli à leur devoir de protection envers leurs femmes et filles118. Ce mécanisme s’inscrit plus largement dans des cultures traditionnelles, présentes dans de nombreux pays, qui stigmatisent les victimes de viol plutôt que les agresseurs, engendrant ainsi une honte victimaire et un isolement119.
Les centres de détention collectifs : climat de terreur permanent
§43. L’ensemble des femmes bosniaques ont été détenues dans divers lieux, tels qu’un lycée et un centre sportif désaffecté, réquisitionnés durant la guerre comme centres de détention pour les femmes, enfants et vieillards bosniaques capturés par les forces armées serbes de Bosnie. Pour rappel, ces camps se situaient dans la région du sud-est de la Bosnie-Herzégovine, plus précisément dans la municipalité de Foča. Elles témoignent des violences et des viols systématiques dont elles ont été les victimes dans ces lieux, et dans d’autres spécialement organisés pour commettre des viols sur les femmes du groupe ethnique ennemi. Quant à Gabriela, l’unique femme bosno-serbe de notre corpus, elle a été détenue dans un camp de prisonniers en Bosnie centrale, tenu par les forces armées bosniaques et croates de Bosnie.
§44. Tout d’abord, l’ensemble des femmes décrivent des conditions de vie inhumaines et dégradantes présidant dans ces différents camps de détention. La majorité des femmes ayant été capturées par surprise, elles n’ont pas pu préparer leurs affaires et ont donc dû rester avec ce qu’elles avaient toute la durée de leur détention. Ces conditions ajoutent une couche supplémentaire aux violences sexuelles subies, accentuent leur souffrance, et augmentent leur vulnérabilité. Par ailleurs, contrairement aux centres dans lesquels ont été détenues les femmes bosniaques, le camp où a été détenue Gabriela rassemblait également des hommes adultes. Les femmes et les hommes étaient séparés et bénéficiaient d’un traitement différencié, les hommes subissant un traitement encore plus inhumain et dégradant.
§45. Deuxièmement, les femmes bosniaques décrivent une surveillance constante par des gardiens qui se relayaient sans arrêt. Leur témoignage met en lumière la nature semi-officielle de ces surveillants, qui seraient des retraités de la police de réserve, armés et en uniforme, ce qui renforçait le climat de contrôle et de menace permanente. Toutefois, certains témoignages soulignent un certain sentiment d’impuissance exprimé par quelques gardiens qui se disaient désolés pour leur situation, mais étaient dans l’incapacité d’intervenir face aux soldats. Les gardiens ne les soumettaient à aucuns sévices, si ce n’est leur passivité.
§46. Troisièmement, les femmes relatent constamment la présence d’un climat de terreur généralisé dans l’ensemble des lieux où elles ont été détenues. Neira exprime une peur constante et paralysante ; son usage de répétitions souligne l’intensité et la permanence de cette terreur : « J'avais peur, très peur, tout le temps. J'étais toujours en état de choc. J'ai toujours attendu les moments où ils allaient dire qu'ils allaient nous tuer ». La menace omniprésente de la mort révèle une anticipation continue de la violence, illustrant l’absence de tout moment de répit. Pour les mères détenues, une autre dimension du climat de terreur réside dans la nécessité de maintenir une façade de normalité pour protéger leurs enfants qui étaient détenus avec elles. Malgré la peur, une forme de résilience temporaire apparait par souci pour leurs proches plus vulnérables. Ainsi, masquer ses émotions est une constante à travers plusieurs récits, notamment celui de Habiba lorsqu’elle dit : « évidemment, j'avais peur, mais je faisais un effort, juste le temps de sortir de la salle des Partisans pour que mes enfants ne sentent pas ma peur ». La perte de liberté dans ces contextes de détention est totale et multiforme. En effet, les témoignages démontrent qu’elle va au-delà des « simples » barrières physiques, englobant des dimensions psychologiques, émotionnelles et sociales. Après avoir été violée à de multiples reprises, Sofija explique l’immobilité dont elle était prise : « Je n'osais même pas me déplacer de mon matelas, bouger sous la couverture. En ce qui concerne le sentiment de liberté, je l'ai perdu dès le 3 juillet lorsque... ». La perte de son sentiment de liberté le jour de sa captivité physique marque une rupture manifeste entre un avant et un après. De plus, la perte de liberté ne dépend pas de l’architecture du lieu, mais de l’expérience subjective des personnes détenues et du contrôle exercé sur elles. En effet, les forces armées serbes de Bosnie transformaient des lieux ordinaires en espaces de détention. Ainsi, l’emploi du terme « prison » par Habiba souligne l’expérience d’emprisonnement : « Ce n'était pas une prison. C'était bien sûr un centre sportif […] mais pour nous les femmes qui étions détenues dans ce centre sportif, c'était effectivement une prison ». Un dernier élément qui apparaît constamment dans les différents témoignages est la séparation des femmes d’une partie ou de la totalité de leurs proches, ajoutant une dimension supplémentaire de terreur et de vulnérabilité. C’est ce qu’exprime Ana dans l’extrait suivant : « Je crois que le pire c’était qu’on les avait toutes séparées de leur famille. La plupart d’entre elles ne savaient même pas où se trouvaient leurs parents ou leurs proches ». Ainsi, l’ignorance quant à la sécurité de leurs proches intensifiait leurs sentiments de désespoir et d’isolement.
§47. Enfin, les centres de détention étaient méthodiquement organisés autour d’un ciblage des victimes de violences sexuelles. Le sexe, l’appartenance ethnique et l’âge sont les trois paramètres prédictifs de ce ciblage. En effet, les témoignages des femmes bosniaques révèlent que les soldats serbes ciblaient systématiquement les jeunes filles et les jeunes femmes bosniaques. Ces dernières étaient sélectionnées dans les pièces communes des centres de détention collectifs. L’ensemble des témoignages des femmes bosniaques musulmanes décrit le caractère routinier des sélections, soulignant qu’à l’exception des femmes âgées, toutes les femmes ont été violées et que les plus jeunes étaient principalement visées. La méthode de sélection des soldats variait entre des appels par noms, et des désignations directes : « D’habitude, ils disaient : "Toi, toi, toi, lève toi, sors. " Parfois, ils prononçaient les noms. Et bien sûr, les personnes indiquées devaient se lever et les suivre » (Jasmina). De plus, les témoignages mettent en lumière la fréquence et l’organisation des sélections des femmes par les soldats. Une certaine régularité dans les horaires est décrite, soulignant l’existence d’une routine bien établie. Un groupe emmenait un certain nombre de femmes, tandis qu'un autre suivait pour en sélectionner davantage ou ramener celles qui avaient été emmenées précédemment. Ce cycle incessant de sélection et de retour, avec des femmes constamment sorties et ramenées, contribue au climat de terreur et reflète la constante menace à laquelle elles étaient soumises. Une fois sélectionnées, les femmes étaient donc emmenées dans d’autres pièces ou déplacées vers divers lieux où elles étaient systématiquement soumises à des violences sexuelles. Pour Elvira, les violences sexuelles étaient prévisibles, car à chaque sortie du centre de détention, elle était victime de viols. De plus, elle précise ne jamais avoir été emmenée seule par un soldat ; il y avait toujours au minimum une autre femme qui l’accompagnait. Jasmina témoignage quant à elle de la multiplicité des lieux vers lesquels les femmes étaient emmenées et violées, en déclarant « Je me demande où ils ne m’ont pas emmenée : dans des maisons brûlées, dans des appartements, des appartements différents. Parfois, on m’amenait à plusieurs reprises dans les mêmes appartements […] ». Par ailleurs, d’autres décrivent une certaine résignation face à une violence inévitable. La force était employée pour contraindre les femmes à suivre les soldats lorsqu’elles tentaient de résister. Pour certaines, obéir sans opposer de résistance permettait d’épargner leurs proches d’une détresse supplémentaire lorsqu’elles devaient quitter le centre de détention collectif. Concernant la durée des absences, elle varie selon les femmes, allant de quelques heures à plusieurs jours. Cette variabilité dans le temps passé dans les espaces de violences sexuelles renforçait le climat de terreur, car personne ne savait quand, ou même si, une femme reviendrait. Une incertitude omniprésente régnait ainsi sur la possibilité de revenir en vie après chaque sortie. Enfin, Neira décrit comment elle était souvent désignée sous prétexte de devoir « nettoyer des appartements », mais finissait systématiquement par être violée dans ces lieux s’apparentant à des « bordels » pour soldats. Elle explique qu’elles étaient ramenées « à moitié mortes » au centre de détention, soulignant la brutalité et le caractère systématique des viols.
Tout le monde avait peur. A ce moment-là, il me désignait du doigt, moi-même ainsi que le n° 87, et il nous disait de sortir pour aller nettoyer des appartements. Mais quand on arrivait dans ces appartements, généralement, ils étaient au moins 5 ou 6. Ils étaient assis, là, à boire et à manger ; et ensuite, ils s'en prenaient à nous un par un. Ensuite, on nous ramenait à l'école à moitié mortes. (Neira)
Les « camps de viols » et les « camps de bordels » : l’esclavage sexuel
§48. Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a condamné le crime de réduction en esclavage, reposant entre autres sur une exploitation sexuelle, en tant que crime contre l’humanité120. À travers les témoignages des femmes bosniaques, des lieux aux caractéristiques spécifiques sont décrits, dans lesquels ces dernières étaient victimes de divers sévices, principalement des violences sexuelles. Les témoignages confirment le rapport final de la Commission d’Experts des Nations Unies (1994), mettant en lumière l’existence de rape camps et de bordello camps établis dans des lieux ordinaires par les forces armées serbes de Bosnie, et dans lesquels étaient détenues des femmes bosniaques et croates121.
Parmi eux, il y avait des gens qui n'étaient pas du tout de Foca. C'est là qu'ils nous ont violées, de telle manière que celui qui souhaitait le faire, violait la fille qu'il souhaitait violer autant de fois qu'il le souhaitait. Chacun choisissait ou bien disait : "Toi, monte à l'étage !". La maison avait des chambres au rez-de-chaussée et à l'étage. Ils étaient assis en groupe au rez-de-chaussée, et nous aussi avant les viols. Mais à chaque fois que quelqu'un souhaitait le faire, il choisissait la fille qu'il souhaitait et la violait. […] Ce n'était pas pendant une certaine période, une période que mon organisme aurait pu supporter. Ils ne pensaient pas à cela ; ils le faisaient tant qu'ils le souhaitaient. Ils faisaient cela jusqu'à mon épuisement total. C'était horrible. (Sofija)
§49. Dans son témoignage, Sofija explique qu’une des maisons dans laquelle elle a été détenue appartenait jadis à un musulman, soulignant ainsi la réquisition de biens appartenant à des Bosniaques par les forces serbes. Cette maison rassemblait de jeunes femmes bosniaques et des soldats serbes ; ceux qui avaient sélectionné les filles dans le centre de détention et d’autres qui les attendaient sur place. La description du « camp de viols » par Sofija offre une vision détaillée de la structure de la maison. Cette structure semble faciliter la commission des viols : chaque soldat choisissait une fille au rez-de-chaussée et lui ordonnait de monter à l’étage pour être violée. Le témoignage révèle une absence totale de restrictions pour les soldats et la soumission forcée des victimes. De plus, les témoignages révèlent une brutalité extrême accompagnant les viols, dépassant selon Jasmina une quelconque recherche de « satisfaction sexuelle ». Les femmes étaient réduites à des objets sexuels, utilisées comme exutoire pour ces derniers. Par ailleurs, Ana précise que deux soldats avaient le contrôle de l’accès au « bordel », laissant entrer quiconque souhaitait « s’amuser avec les jeunes filles bosniaques ». L’emploi de la terminologie « s’amuser » par Ana permet de souligner le mépris et la déshumanisation des femmes bosniaques, ainsi que la normalisation de tels actes. Enfin, l’exploitation sexuelles dans ces « camps de viols » s’accompagnait d’une exploitation domestique. Les femmes expliquent toutes qu’elles étaient soumises à une servitude involontaire avant d’être victimes de violences sexuelles, accentuant ainsi leur déshumanisation. Plusieurs témoignages révèlent une résilience psychologique face à cette déshumanisation. Malgré l’impuissance physique et la violence subie, ces femmes maintiennent une forme de dignité intérieure en refusant d’accepter le statut d'esclave que les soldats cherchaient à leur imposer, même si elles reconnaissent la réalité de leur situation. C’est ce qu’exprime Ana dans l’extrait qui suit :
Abominable, impuissante, terrible, mais je me sentais aussi pleine de dignité et de fierté en même temps. [Question : Mais fierté pourquoi ? Dignité pourquoi ?] Eh bien, nous étions des enfants, des jeunes filles sans aucune force, sans aucun pouvoir. C’était des hommes armés qui ont eu recours à la force, qui ont employé cette force. Mais je ne voulais pas me soumettre. Ils nous décrivaient souvent comme leurs esclaves mais je n’acceptais pas une telle idée. Vraiment, en mon fort intérieur, je refusais d’admettre cela, même si en fait c’était la vérité. (Ana)
§50. Ensuite, certaines femmes ont été détenues dans un appartement où vivaient deux soldats et dans lequel elles se sentaient comme étant la « propriété » de ces derniers. L’extrait suivant du témoignage d’Elvira fournit un aperçu de la manière dont les violences sexuelles pouvaient être perpétrées et vécues par les victimes comme une humiliation et une déshumanisation extrême : « Moi, j’étais seule à ce moment-là, seule dans une pièce et il m’a demandé d’enlever mes vêtements, de monter sur la table et de danser. Il a mis de la musique [folklorique de Bosnie] et lui, il était sur le lit et il pointait son pistolet sur moi. […] » (Elvira). La juxtaposition de la musique folklorique de Bosnie avec une situation de violence peut créer une dissonance émotionnelle, renforçant le traumatisme vécu. Selon Elvira, les viols étaient la constance et l’élément central qui reliait ses expériences dans les différents lieux de détention. La seule distinction possible demeure dans la différence entre le nombre de violeurs dans chacun des lieux : « […] il existe une différence entre la situation lorsqu'une ou deux personnes vous violent et lorsque 20 ou je ne sais pas combien de personnes le font » (Elvira). Cependant, son témoignage révèle la difficulté de comparer la souffrance vécue lorsqu’elle est systématique, peu importe son intensité.
§51. Pour finir ce point, plusieurs témoignages soulignent également l’existence d’une dimension individuelle des violences sexuelles, qui servaient donc à des fins de profit économique pour les soldats. Les propos de Neira notamment, mettent en lumière la manière dont les femmes étaient réduites à des marchandises dans un réseau de trafic humain possible dans un contexte de désorganisation sociale : « […] il nous vendait partout. Il faisait du commerce avec nous ».
Les violences sexuelles comme forme de torture
§52. Il ressort de l’ensemble des témoignages que les violences sexuelles ont été utilisées comme une forme de torture. La définition de la torture adoptée par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie se base sur les éléments constitutifs suivants : « i) Le fait d’infliger, par un acte ou une omission, une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales. ii) L’acte ou l’omission doit être délibéré. iii) L’acte ou l’omission doit avoir pour but d’obtenir des renseignements ou des aveux, ou de punir, d’intimider ou de contraindre la victime ou un tiers ou d’opérer une discrimination pour quelque motif que ce soit »122.
§53. Tout d’abord, Sofija décrit une scène où elle a été victime d’un viol utilisé par un soldat comme une forme de torture pour la punir d’un comportement anodin (dans un moment d’évasion avec d’autres filles, Sofija avait laissé échapper un rire), et intimider l’ensemble des femmes. Aucun moment de répit n’est tolérable ; la terreur et la souffrance continue des femmes semblent recherchées. Par ailleurs, les femmes bosniaques ayant été détenues dans un des centres évoquent le fait que des soldats ont orchestré la visite d’une fausse journaliste dans le centre afin d’identifier les victimes qui oseraient dénoncer les sévices dont elles étaient victimes. Alors que certaines ont gardé le silence par peur, d’autres ont dénoncé les faits. Ces soldats les ont ensuite punis et intimidés en leur faisant subir davantage de violences sexuelles. Utilisé comme forme de torture, le viol visait ici à décourager toute tentative future de dénonciation. Ensuite, les violences sexuelles ont également été utilisées pour intimider et contraindre les femmes à céder un bien matériel. La peur du viol crée une pression psychologique intense qui les poussent à se soumettre. L’extrait suivant met ainsi en lumière la dimension individuelle des violences sexuelles, utilisées par certains soldats pour atteindre des bénéfices matériels : « Il a dit qu'il voulait me violer. […] J'ai commencé à pleurer, je tremblais. Je l'ai imploré de ne pas me toucher. […] Il a vu que j'étais terrorisée et il m'a dit de simplement lui remettre les clefs de mon appartement » (Miroslava). La proximité entre bourreaux et victimes permet de mieux saisir cette dimension individuelle des viols. En effet, Miroslava explique qu’un des soldats lui aurait dit qu’il la connaissait « très, très bien » avant la guerre, et qu’il savait donc pertinemment que c’était une femme aisée. Enfin, d’autres témoignages révèlent l’utilisation de la violence sexuelle comme une forme de torture pour obtenir des informations. Même sans exécution immédiate, la menace de violence sexuelle causa une souffrance psychologique intense aux femmes de notre corpus. Cette dimension du viol ressort notamment du témoignage de Gabriela, l’unique femme bosno-serbe du corpus, qui explique qu’elle avait « l’impression d’être détenue en otage ». En effet, elle décrit de multiples viols qui étaient utilisés comme une forme de torture afin d’obtenir des informations sur son époux alors recherché par les forces armées de Bosnie.
L’institutionnalisation de la violence sexuelle en temps de guerre
§54. La dernière partie de cette section porte sur l’institutionnalisation de la violence sexuelle à l’encontre d’un groupe ethnique ennemi. Celle-ci transparaît dans les témoignages à travers plusieurs éléments : le caractère systématique du viol intégré dans le quotidien des soldats, l’enseignement de la violence sexuelle et la pression exercée par le groupe de soldats pour commettre de tels actes, la complicité de la police locale sous contrôle des forces armées serbes, et enfin, l’existence d’une chaîne de commandement encadrant la commission des viols et autres violences sexuelles.
§55. Premièrement, l’ensemble des femmes bosniaques de notre corpus témoignent de viols répétés et incessants, commis par une multitude de soldats différents, rendant impossible la quantification exacte de l’occurrence des viols. C’est ce qu’exprime Habiba dans l’extrait suivant : « Le fait que j'ai mentionné que l'on a dû me violer 100 fois, probablement ce n'était pas le bon chiffre mais je n'avais pas fait le compte. Est-ce que l'on a pu me violer 5 fois lors d'une même nuit ou 2 fois ou 1 fois ? ». Les violences sexuelles faisaient partie intégrante de l’expérience quotidienne des femmes bosniaques durant toute la durée de leur détention. Les témoignages montrent que les femmes étaient constamment exposées à la menace de l'agression sexuelle. Selon Sofija, les viols étaient perpétrés selon les désirs et les impulsions des soldats ; « quand ils avaient besoin d'abuser d'elles, quand ils avaient envie de cela ». Certaines femmes indiquent que les violences sexuelles étaient intégrées dans l’emploi du temps quotidien des soldats, « ils étaient là tout le temps en attendant de partir sur le front » (Almira). Enfin, certains témoignages indiquent la commission de violences sexuelles par des miliciens venus de Serbie et du Monténégro, ce qui peut révéler l’existence d’un effort coordonné des alliés d’un camp pour terroriser et humilier les femmes du camp ennemi. Selon Guenivet, les corps des femmes ennemis sont investis comme un « champ de bataille » pour les soldats afin d’humilier et détruire la communauté ennemie123. L’extrait suivant du témoignage de Jasmina illustre bien cette dimension :
C’était le moment le plus douloureux de toute cette séquence d’événements. Il y avait énormément d’hommes et il y avait beaucoup de personnes au stade. […] il y a une chose que je sais : c’est que ceux qui m’avaient violée, il y en avait parmi eux qui avaient des accents du Monténégro ou de Serbie. […] En plein air au stade, sur des gradins. […] Voilà comment ça s’est passé. Ils se sont répartis en groupes. […] Il y en avait toujours au moins deux en même temps. (Jasmina)
§56. Deuxièmement, l’enseignement de la violence sexuelle, en particulier aux jeunes recrues, et la pression exercée par le groupe au sein des forces armées sont décrits par certaines femmes. L’extrait repris ci-dessous illustre comment une dynamique d’endoctrinement au sein du groupe de soldats est observable, où les soldats expérimentés enseignent le viol des femmes appartenant au groupe ethnique ennemi comme une pratique normale, voire nécessaire. Il semblerait que l’exercice de la violence sexuelle devient une « compétence » à acquérir dès que les jeunes hommes atteignent la puberté. La pression intense exercée par le groupe pour contraindre à commettre un viol malgré les refus est illustrative de la manière dont la dynamique de groupe peut écraser les objections morales individuelles. L’extrait confirme les études d’Oberschall et de Vigneault sur l’endoctrinement des nouvelles recrues dans une milice et la pression exercée sur l’individu sous une menace implicite d’exclusion du groupe124.
J'ai gardé connaissance pendant que j'étais violée par 6 personnes, 6 d'entre eux. Ensuite, ils ont forcé un jeune homme qui avait peut-être 15/16 ans. Ils l'ont forcé à me violer. Ils essayaient de le forcer et ensuite, j'ai perdu connaissance. Je ne sais plus ce qui s'est passé. […] Ils l'ont jeté sur moi. Lui disait : "Non ! Je ne veux pas ! Je ne veux pas !". Les autres lui disaient : "Ecoute, on va t'apprendre comment on viole les Musulmanes, comme on le fait, nous". Et lui ne voulait pas, mais eux l'ont jeté sur moi. C'est comme cela que j'en ai conclu qu'il ne voulait pas me violer. (Habiba)
§57. Troisièmement, la police locale de la municipalité de Foča est tenue complice des crimes commis par le corps militaire à travers plusieurs témoignages. L’historien Bougarel souligne que, durant la première phase du conflit, le Parti démocratique serbe prit le contrôle des postes de responsabilités des régions autonomes serbes autoproclamées, dont la police125. Jasmina affirme que les miliciens qui venaient sélectionner les femmes dans la salle commune de détention déclaraient aux gardes qu’un « certificat du chef de la police » « légalisait » les viols. Dans ce certificat, les femmes bosniaques étaient ouvertement réduites à des objets de satisfaction sexuelle pour le « bien-être » des soldats, « pour que ça leur relève le moral pour qu’ils aillent sur les lignes de front avec le moral renforcé » (Jasmina). De plus, la proximité entre l’immeuble de la police et le centre de détention (peut-être douze mètres selon un témoignage) soutient davantage l’hypothèse d’une certaine passivité, impuissance, voire complicité de la part de la police. Malgré tout, plusieurs femmes déclarent avoir tenté de se plaindre à la police après avoir obtenu l’autorisation des gardes. La police semblait être à leurs yeux un dernier espoir pour mettre un terme aux sévices vécus. Elles pensaient que la police gardait son devoir de protection des civils même si la ville était sous contrôle serbe. Dans l’ensemble des déclarations des femmes, il n’en était rien. Une des femmes bosniaques de notre corpus a même déclaré que quelques jours après s’être plainte au chef de police, ce dernier l’aurait lui-même violée après l’avoir fait sortir de la salle de sport sous prétexte qu’elle devait l’accompagner pour faire une déclaration. Pendant le viol, il l’a menacée de garder le silence. Par conséquent, cet acte de violence commis par une figure d’autorité peut être analysé comme étant un avertissement à l’ensemble des femmes qu’il est vain de résister et qu’il est préférable de garder le silence, car aucune tentative de dénonciation n’aboutira. Cependant, plusieurs témoignages révèlent une certaine résistance de la part des victimes. C’est le cas de Habiba, qui malgré la menace de mort, exprime à son agresseur son intention de le dénoncer si elle survit à la guerre. Par ailleurs, une constante des témoignages est que la mort est perçue comme préférable à leur souffrance actuelle, car elle y mettrait un terme. Selon plusieurs auteurs, les viols commis en temps de guerre tirent leurs efficacités du prolongement de la souffrance infligée à la victime, que la mort physique ne permet pas, expliquant entre autres pourquoi la mort n’est pas « accordée » aux victimes126.
§58. Pour finir ce point, l’existence d’un ordre de violer les femmes musulmanes bosniaques par la hiérarchie militaire est soulignée par certaines femmes de notre corpus. Une chaine de commandement apparait, suggérant que certains soldats en bas de l’échelle hiérarchique ne prenaient pas l’initiative de violer les femmes de leur propre chef. Ces derniers seraient des « exécutants d’ordres », « victimes » d’une coercition exercée par leurs supérieurs. Notons que cette dimension peut être utilisée par des soldats pour tenter de se distancer moralement des actes qu’ils ont eux-mêmes commis. L’extrait suivant illustre bien cette dimension :
Chacun d'entre eux avait son groupe, et ils venaient en groupe. […] Les autres soldats disaient toujours que c'étaient bien ceux-là qui leur donnaient les ordres et qu'ils étaient obligés de suivre, d'exécuter les ordres […]. Il y en avait qui nous disaient : "Nous ne le ferions pas de nous-mêmes, mais on nous oblige à le faire" (Habiba)
La suite de son témoignage affirme que l’existence d’une chaine de commandement ne rend pas pour autant les viols inéluctables. En effet, elle explique qu’un soldat a choisi de ne pas la violer, malgré les risques encourus. Ce dernier lui supplia de ne pas dévoiler son acte de « protection ». Selon Vigneault, un tel refus peut conduire à l’exclusion du groupe d’appartenance et être considéré comme un acte trahissant la mission sacrée d’autoconservation du groupe ethnique, d’où la dimension secrète des actes d’oppositions127. Par conséquent, il existe une certaine tension entre la loyauté envers la hiérarchie et la morale personnelle des soldats. Le second aspect révélant l’existence d’une chaine de commandement est la manière dont la menace et l’exécution des viols sont réparties entre les soldats. L’extrait qui suit décrit comment l’usage de la coercition pour intimider une femme afin de faciliter le viol par un autre membre servait à rendre opérationnels les viols : « non, il ne l'a pas violée - c'est [T] qui l'a violée -, mais c'est lui qui l'a forcée à se déshabiller parce qu'elle refusait de le faire » (Neira). Le témoignage de Dijana dévoile également l’existence d’une hiérarchie militaire dans laquelle un subalterne contraint la victime à « satisfaire aux désirs » de son commandant en la menaçant de la tuer. Plus encore, elle était contrainte d’occuper un rôle actif durant l’acte, ce qui, selon son témoignage, engendrait une humiliation et une douleur extrême, dépassant toutes ses autres expériences précédentes. L’ensemble de ces éléments suggère qu’une organisation méthodique des viols est déployée par le corps militaire. Par ailleurs, certains témoignages indiquent que les menaces et la violence physique exercées contre les femmes qui tentaient de s’opposer aux violences sexuelles conduisaient à la résignation complète, mais servaient également d’avertissement à l’ensemble des femmes détenues.
Dimension ethnique et stratégique des violences sexuelles durant la guerre de Bosnie-Herzégovine
§59. Cette troisième et dernière section de l’analyse thématique appliquée aux témoignages retranscrits porte sur la dimension ethnique et stratégique du viol, omniprésente dans l’ensemble du corpus. Nous analyserons comment l’usage de la violence sexuelle s’inscrit dans un processus de valorisation d’un « Nous » et de dévalorisation d’un « Eux », réduisant le corps et la psyché des femmes à un champ de bataille où se joue une lutte pour la domination masculine et ethnique.
La domination ethnique au cœur du mode opératoire de la violence sexuelle
§60. La dimension ethnique du viol est une constante dans les témoignages recueillis. Les viols et autres violences sexuelles dont ont été victimes les femmes bosniennes sont perçus par celles-ci comme résultant strictement de leur appartenance à un groupe ethnique différent de celui de leurs bourreaux. Cette dimension est exprimée sans détour par Ana lorsqu’elle déclare : « tout simplement, ils le faisaient parce que nous appartenions à un autre groupe ethnique ».
§61. Un aspect principal identifié dans les témoignages est l’usage fréquent par les soldats d’injures et de termes péjoratifs tels que Bule et Balija, visant directement l’identité ethnique des femmes. En employant de telles injures, ces derniers dénigrent non seulement les femmes bosniaques musulmanes, mais aussi l’ensemble du groupe ethnique considéré comme ennemi. C’est ce qu’illustre Sofija en témoignant : « Il disait toujours la même chose, il nous traitait de…, ils nous disaient : Vous, les femmes musulmanes, vous les Bule, on va vous montrer. Ils disaient toujours la même chose, tous ». Nahoum-Grappe souligne dans ses travaux que l’injure verbale accompagnant le viol illustre la culture de la virilité agressive partagée par les soldats et serait étroitement liées à la construction des haines ethniques en Bosnie-Herzégovine 128. Par ailleurs, l’extrait repris ci-dessous décrit bien comment l’injure pendant le viol s’adresse au féminin assigné à sa sexualité, comme tentative d’affirmer une domination masculine ethnique à travers l’acte sexuel. L’injonction donnée à Miroslava de participer activement et de prendre plaisir à l’acte représente l’ultime degré de déshumanisation, d’humiliation et de domination. Le soldat ne « valorise » son groupe ethnique que par la dévalorisation de celui de sa victime. Son témoignage confirme les recherches de Nahoum-Grappe constatant que le viol devient une « victoire sur le front de la guerre contre l’identité collective de l’ennemi »129.
Moi, je tremblais et il m'a dit que je devais bouger, que je devais prendre du plaisir. Il m'a dit qu'il ne fallait pas que je tremble. Il m'a dit: "Pourquoi tu trembles?" en m'appelant par un nom péjoratif, "Bulo", et il m'a dit qu'il fallait que je prenne du plaisir quand un Serbe me [b…e]. Donc, j'ai obéi et je me suis déshabillée. […] Moi, je m'étais caché les yeux avec ma main, mais lui m'avait dit qu'il fallait que je le regarde, qu'il fallait que je regarde un Serbe pendant qu'il me [b…e]. […] Il m'a dit qu'il fallait que j'ouvre bien les yeux, que je sois contente parce qu'il fallait que j'apprécie bien comment un Serbe [b…e] mieux qu'un Musulman. (Miroslava)
§62. L’usage du viol comme manifestation de la domination ethnique masculine ne se limite pas aux femmes bosniaques musulmanes de notre corpus. En effet, cette dimension transparaît également dans le témoignage de Gabriela, notamment lorsqu’elle rapporte les propos d’un soldat après qu’il l’eut violée : « il m'a dit : "tu vois […] comment un pénis turc [b…e] ! Personne ne peut l'égaler !" ». D’après les témoignages, les propos injurieux et humiliants accompagnant le viol exacerbent davantage le traumatisme vécu par les victimes.
§63. Il ressort également du corpus que la normalisation et la banalisation du viol des femmes d’un autre groupe ethnique traduisent une acceptation de la violence sexuelle comme une réalité inévitable de la guerre. « C’est normal », c’est « quelque chose de facile », « [il n’y a] rien de terrible dans tout cela ». Cette normalisation semble servir à anéantir tout forme de résistance, en déclarant que la systématicité des viols doit être attendue. Comme l’exprime un soldat dont les propos sont rapportés par Habiba : « "Mais c'est normal, tu n'es pas la seule Musulmane qui a été violée. Dans d'autres villages, toutes les Musulmanes ont été violées". […] "Ce n'est pas la peine que tu pleures. Après tout, ce n'est pas la première fois, et il y en aura beaucoup d'autres qui suivront !" ». Par ailleurs, l’analyse des témoignages concorde avec la recherche d’Osorio, qui souligne que le contexte d’impunité a un « rôle de stimulant de l’action »130. Neira notamment explique que les soldats étaient persuadés que les femmes ne survivraient pas à la guerre, « ils nous l'ont dit : "Quand on aura plus besoin de vous, on va vous tuer" ». Convaincus que « personne ne puisse venir un jour et dire quoi que ce soit à leur égard » (Neira), ils parlaient librement et pouvaient faire perdurer les violences sexuelles. Selon Nahoum-Grappe, les perceptions du condamnable et du non condamnable se brouillent en période d’anomie, laissant le soldat croire qu’il ne risquera rien ou pas grand-chose131. De plus, plusieurs témoignages révèlent que le viol est intégré dans une dynamique de groupe légitimant et encourageant l’humiliation de la femme par l’usage du rire accompagnant un viol collectif. Le rire des soldats amplifie l’humiliation vécue et crée une dynamique dans laquelle le viol est non seulement admis et banalisé, mais également célébré. Alors que le rire renforce la cohésion du groupe de bourreaux, il déshumanise complètement la victime.
§64. Certains témoignages révèlent un ciblage particulier des jeunes filles vierges, soit en questionnant directement la jeune fille sur sa virginité, soit indirectement en demandant son âge ou son niveau de scolarité. Neira relate, par exemple, comment un commandant avait toujours pour objectif d’être le premier à violer, surtout lorsqu’il s’agissait d’une jeune fille. L'imaginaire viril considère qu'« être le premier » marque l'identité personnelle de la femme pour toujours et entache l'honneur de la femme et de l'identité collective du groupe visé132. Sofija, alors une jeune fille vierge de 19 ans, décrit une scène d’un viol où le soldat banalisait sa peur et sa souffrance : « il me disait des trucs du genre : "Pourquoi as-tu peur ? Tu ne sais pas ce que c'est de faire l'amour ? Tu ne l'as jamais fait. Amusons-nous" ». Différentes études soulignent que le viol des jeunes filles constitue une atteinte délibérée à l’honneur des femmes, étroitement lié à leur virginité avant le mariage dans certaines cultures, notamment dans les sociétés balkaniques133.
La violence sexuelle comme instrument d’une politique de nettoyage ethnique
§65. Cette dernière sous-section examine la dimension stratégique des violences sexuelles, utilisées comme instruments d’une politique de nettoyage ethnique. L’analyse des témoignages des femmes bosniaques musulmanes met en lumière la manière dont les viols servent à la fois de moyens psychologiques et biologiques pour atteindre cet objectif.
§66. Pour la majorité des femmes de notre corpus, de nombreux viols ont été commis par des voisins, allant de simples connaissances aux voisins les plus proches. Ainsi, la nature personnelle de la violence est illustrée à travers de nombreux témoignages, confirmant la recherche de Sorabji constatant la proximité entre bourreaux et victimes dans le cas de la guerre en Bosnie-Herzégovine134. Comme le décrit Sofija dans l’extrait suivant, le viol commis par une connaissance inflige une douleur supplémentaire, que le violeur semble conscient de pouvoir infliger grâce à cette proximité : « C'était terrible, il riait. J'avais le sentiment que s'il le faisait, c'était parce qu'il me connaissait et qu'il voulait vraiment me faire du mal ». Selon Sorabji, cette violence personnelle sert à terme à transformer les représentations collectives passées, à retirer toute volonté future de rester, et ainsi, à anéantir tout espoir d’une cohabitation ethnique future135. Un autre élément de cette proximité réside dans l’espace spatial dans lequel les violences sexuelles étaient commises, souvent dans des liens familiers aux femmes. Elvira, une jeune adolescente, a ainsi été violée dans son propre lycée, un lieu chargé de souvenirs partagés. Ces espaces sont d’après Sorabji, « imprégnés par les souvenirs de vies partagées et par l’idée que vous vous faites de la Bosnie »136. Dans un tel contexte de violence, certaines réinterprètent la cohabitation passée à la lumière des violences subies ; comme Neira, qui pense finalement qu’ils ont toujours été « des gens de peu de valeur », mais qu’ils ont révélé leur véritable nature qu’une fois armés. Cette réinterprétation peut être totale : « ils nous ont toujours haïs, ils attendaient leur heure. La Bosnie et la bonne entente entre voisins, c’était une illusion ! »137. Finalement, la nature personnelle de la violence sexuelle, qui peut se vivre dans l’intimité d’une relation de voisinage, contribue à accroitre la volonté des victimes de quitter les lieux d’une telle souffrance. Ce qui répond ainsi directement au programme politique de nettoyage ethnique de la population bosniaque des territoires auto-proclamés serbes.
§67. Différents témoignages montrent en plus que les violences sexuelles étaient utilisées comme un moyen de coercition psychologique visant à contraindre les femmes bosniaques à s'assimiler à l'identité serbe. Sofija témoigne ainsi : « Il voulait que je change mon nom, c'est lui qui l'a changé pratiquement. Il voulait que je sois pendant cette nuit auprès de lui, et Serbe ». Elle rapporte avoir été victime de violence psychologique et symbolique, telle que devoir renier son identité ethnique en prétendant être Serbe, et trahir ses valeurs culturelles et religieuses en buvant de l’alcool, avant d’être victime de viols à répétition. Utilisé comme menace constante et s’appuyant du climat de terreur généralisé, le viol semble être utilisé comme un moyen permettant d’effacer, de détruire et de remplacer l’identité des femmes bosniaques. L’atteinte à l’identité collective est vécue par Sofija comme une humiliation s’ajoutant à celle du viol, accentuant ainsi sa souffrance : « j'avais honte de reconnaître aux gens que j'étais quelqu'un d'autre, que tout simplement on m'a présentée en m'imposant un autre nom, que j'étais quelqu'un d'autre cette nuit ». Le témoignage de Neira révèle également une expérience de coercition « identitaire ». Elle décrit une scène où elle et d’autres femmes ont subi une assimilation forcée à l’identité serbe après avoir été baptisées. L’extrait suivant de son témoignage illustre que l’appartenance religieuse est le critère distinctif entre les groupes ethniques de Bosnie-Herzégovine :
« […] il y avait un homme [C] qui soi-disant était enseignant dans une école, et c'est lui qui nous a baptisées. Il nous a donné des noms serbes, il nous a dit que nous étions des Serbes à partir de ce moment-là. Et bien évidemment, à ce moment-là, je ne savais pas comment faire le signe de la croix et puis il était fâché après moi. Il m'a dit qu'il allait me couper la main […]. » (Neira)
Alors que la religiosité était marginalisée durant la période communiste, l’instrumentalisation de la foi par les élites politiques nationalistes et religieuses dès la fin des années 1980 a conduit à un renforcement de l’expression religieuse en Bosnie-Herzégovine138. Cette dimension se retrouve clairement dans le témoignage de Sofija, qui décrit un viol précédé d’une menace visant l’existence même de son appartenance ethnique. Le soldat affirme que les musulmans devront se convertir par la force afin que la région soit nettoyée de l’identité bosniaque musulmane. L’extrait repris ci-dessous illustre comment la femme ne représente plus un être humain avec une identité propre, des émotions et une dignité aux yeux du soldat, mais plutôt un symbole ethnique sur lequel il peut se déchainer.
Il était âgé, il était horrible, il avait un couteau sur lui, et puis, il m'a dit : "Tu verras Musulmane, je vais incruster la croix sur ton dos. Vous allez tous vous convertir. Vous n’allez plus être des Musulmans". […] Il m'a tellement menacé avec son couteau que je pensais qu'il allait me tuer. Il a pris la décision de me violer. C'était comme un animal. Il se comportait comme cela. Il était tellement brutal que je saignais par la suite, j'avais mal partout. Mon ventre, mon dos, mes jambes, tout me faisait mal. Mais ce qui me faisait de la peine, notamment c'est qu'il avait 30 ans de plus certainement. Il avait l'âge de mon père... (Sofija)
§68. L’usage du viol comme un moyen de mettre fin à la descendance du groupe ethnique honni est une dernière constante des témoignages des femmes bosniaques à présenter. Elles sont nombreuses à déclarer que des soldats répétaient qu’elles auraient des enfants serbes pendant qu’ils les violaient. La notion de « devoir » apparaît plusieurs fois : « […] ils nous disaient que l'on devrait nous violer pour que nous donnions naissance à des enfants serbes » (Miroslava). Pour rappel, les témoignages indiquent que les femmes visées par les soldats étaient toutes des femmes en âge de procréer. Selon Osorio, le féminin est introduit dans la politique, car il est l’espace de reproduction symbolisant l’identité d’une communauté. Les témoignages concordent donc avec les recherches d’Osorio et de Nahoum-Grappe, constatant que le viol ethnique n’a de sens que dans une culture où le sang transmet l’identité collective et résulte de l’idée de la domination du sperme dans la transmission identitaire de l’enfant à venir139. Un imaginaire collectif fait croire au violeur « qu’il peut envahir identitairement l’autre et posséder son avenir (dans la grossesse forcée) »140. Dans ce sens, la politique de nettoyage ethnique vise non seulement « l’élimination de l’autre dans l’espace, mais aussi dans le temps, passé et futur »141. C’est ce qu’illustre l’extrait suivant du témoignage de Habiba : « Il disait […] que nous n'allions plus avoir des enfants musulmans, que nous allions accoucher de Serbes et qu'il n'y aurait plus de Musulmans à Foca ». La possibilité de tomber enceinte à la suite d’un viol était une crainte omniprésente partagée par l’ensemble des femmes dans leurs témoignages, « cela aurait été quelque chose d'intolérable » (Habiba). L’idée de porter l’enfant du viol est insoutenable au point d’envisager le suicide comme unique échappatoire à l’éventualité d’une grossesse. Cette crainte mêle à la fois la dimension sociale de l’honneur et la stigmatisation vécue par les victimes de viols selon les cultures. D’après Nahoum-Grappe, la grossesse issue du viol provoque « un brouillage des identités insupportable » et constitue une marque indélébile de l’infamie subie142. Ainsi, le viol est un crime continu, car « la puissance de destruction peut augmenter avec le temps »143.
§69. Comme le constate Battesti, la peine pour les victimes de viol est triple : « traumatisme, stigmatisation au sein de leur communauté, et séquelles physiques »144. À travers l’analyse thématique des témoignages retranscrits, il apparait que les conséquences pour les victimes de ces violences sexuelles sont irréversibles, comme le témoigne Elvira : « Je pense que pendant toute ma vie, certaines pensées, certaines douleurs que je ressentais et que je ressens toujours, ceci ne disparaîtra jamais ». Les séquelles psychologiques et physiques infligent des souffrances durables aux femmes, malgré leur volonté de reconstruction, laquelle peut passer pour certaines par leur comparution devant le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Face à ces violences ciblant la femme et ses multiples identités, l’extrait repris ci-dessous du témoignage d’Ana illustre bien la résilience des femmes victimes de violences sexuelles durant la guerre de Bosnie-Herzégovine :
[…] les cicatrices restent et c’est contre elles que j’essaie de lutter. Je crois que je vais réussir et je crois que je suis demeurée fière, d’abord fière de mon nom, de mon appartenance, de ma nationalité. (Ana)
Conclusion
§70. L’analyse des témoignages des femmes bosniennes ayant comparu devant le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie révèle comment l’usage des violences sexuelles durant la guerre de Bosnie-Herzégovine constitue une arme de guerre spécifique, bien que certaines modalités et fonctions latentes diffèrent entre les témoignages des femmes bosniaques musulmanes, ciblées dans le cadre d’une campagne de viols systématiques inscrite dans une politique de nettoyage ethnique, et celui de la femme bosno-serbe de notre corpus, victime de viols en tant qu’acte de torture destiné à obtenir des informations. La (re)configuration sociale et institutionnelle particulière des identités ethniques en Bosnie-Herzégovine est une clé de compréhension centrale de ces crimes. En croisant une lecture institutionnelle et individuelle, notre étude soutient que ces violences servent des objectifs stratégiques, tout en soulignant qu’elles peuvent également être motivées par des intérêts purement individuels, principalement le gain de bénéfices matériels.
§71. Pour l’ensemble des femmes de notre corpus, les violences sexuelles ont été perpétrées en raison de leur appartenance ethnique et de leur genre. La construction des haines ethniques a permis de justifier la commission de violences extrêmes. La propagande et la manipulation idéologique créent une perception déshumanisante des autres groupes ethniques, transformant les femmes en symboles de l'ennemi. Aux yeux des agresseurs, ces femmes ne sont plus vues comme des individus dotés d’une identité propre, d’émotions et d’une dignité, mais comme des symboles ethniques sur lesquels ils peuvent se déchainer. Cette déshumanisation facilite la rationalisation de la violence sexuelle, car le soldat ne voit pas ses actions comme des agressions contre des individus, mais comme des actes de guerre contre un groupe ennemi. Le corps de la femme devient ainsi un champ de bataille où se joue une lutte pour la domination ethnique et masculine.
§72. Dans le cas spécifique des femmes bosniaques musulmanes, les violences sexuelles semblent être le produit d’une politique de nettoyage ethnique qui, pour atteindre ses objectifs, a instrumentalisé les identités ethniques. La dévaluation et la déshumanisation des autres groupes ethniques, combinées à une surévaluation de son endogroupe, rend possible la commission de violences extrêmes, à la fois stratégiques et personnelles. Le viol ethnique, en tant que viol politique, vise l’élimination physique et symbolique d’un groupe ethnique du territoire. De ce fait, la violence et la terreur prenant part dans ce terrain d’étude sont personnalisées, perpétrées dans le voisinage par des personnes familières, afin de prévenir tout retour des survivants dans des lieux entachés d’infamie. De plus, dans certains cas, le viol a été utilisé comme une arme biologique visant à mettre un terme à la descendance de l’ennemi. Le corps de la femme est alors perçu comme l’espace de reproduction de toute une identité collective, permettant aux soldats de croire pouvoir transmettre leur identité ethnique par leur sperme. La grossesse forcée constitue non seulement une atteinte à l’intégrité physique, mais aussi à l’identité personnelle et collective des femmes, permettant d’assoir une domination masculine ethnique par le mélange des sangs.
§73. Par ailleurs, la dimension planifiée, organisée et systématique des violences sexuelles démontre une structure coordonnée dans leur perpétration, indiquant que ces actes n'étaient pas des incidents sporadiques de quelques soldats, mais faisaient partie d'une opération dirigée par une hiérarchie. Les violences sexuelles étaient si systématiques qu’elles ont été intégrées dans le quotidien des soldats. De plus, notre terrain révèle que la position hiérarchique occupée par le soldat ne constitue pas un moyen de défense crédible, mais elle demeure une clé de compréhension des comportements humains dans un tel contexte.
§74. Au-delà de briser les corps, les violences sexuelles ont profondément altéré les esprits des femmes de notre corpus. Bien que nous n’ayons pas exploré en détail la fracture vécue par les femmes avant et après l’expérience traumatique d’un viol, les séquelles physiques et psychologiques sont profondes et continuent d’affecter leur quotidien, malgré les années écoulées depuis les faits. La culture du silence et la stigmatisation des victimes de violences sexuelles, tant durant la guerre qu’après, en particulier dans des sociétés traditionnelles comme celle de la Bosnie-Herzégovine, est à investiguer davantage. Cela s’applique également aux victimes masculines de violences sexuelles durant ce conflit armé et d’autres. En effet, la lecture genrée adoptée pour cette recherche ne doit pas occulter l’existence de ces victimes masculines. Au contraire, nous encourageons les chercheurs à explorer davantage les spécificités socio-culturelles et/ou politiques qui sous-tendent ces violences.
§75. Finalement, la culture de l’impunité qui entoure les violences sexuelles en temps de guerre contribue à leur normalisation, rendant ces actes presque acceptés dans un contexte d’anomie. Affirmer que le viol et autres violences sexuelles sont des armes de guerre permet d’établir que la lutte contre de tels crimes est possible et impérative, et qu’ils ne doivent pas être perçus comme de simples dommages collatéraux, les maintenant dans une éternelle impunité. Dès lors, l’évolution du droit pénal international concernant les violences sexuelles en temps de guerre est significative, mais elle ne suffit pas à elle seule à lutter efficacement contre ces crimes. Un changement dans nos représentations collectives du viol, tant en temps de paix qu’en temps de guerre, est indispensable pour prévenir de telles violences dans d’autres contextes géopolitiques contemporains.
Nahoum-Grappe V., « L’usage politique de la cruauté : l’épuration ethnique (ex-Yougoslavie, 1991-1995) », in Héritier F. (éd.), De la violence I, Paris, Odile Jacob, 2005, pp. 273-323. ↩
Ibid., pp.291-292. ↩
Lemieux C., « 2 – Problématiser », in Paugam S. (éd.), L’enquête sociologique, Paris, Presses Universitaires de France, 2012, pp. 27-51, p.29. ↩
Claverie É., « Démasquer la guerre: Chronique d'un nettoyage ethnique Višegrad (Bosnie-Herzégovine), printemps 1992 », L'Homme, n°203-204, 2012, pp.169- 210, pp.206-207. ↩
Fraise T., « XI. Les temps de l’intolérable : la construction des normes internationales contre les violences sexuelles en temps de guerre au XXe siècle” (1946-2001) », in Deruelle B., Handfield N. et Portelance P. (dir.), De la violence à l'extrême Discours, représentations et pratiques de la violence chez les combattants (XVe-XXIe siècle), Paris, Hermann, 2021, pp.257-280. ↩
TPIY, Le Procureur c. Delalić et consorts, Chambre de première instance, affaire n° IT-96-21-T, 16 novembre 1998. ↩
TPIY, Le Procureur c. Furundžija, Chambre de première instance, affaire n° IT-95-17/1-T, 10 décembre 1998. ↩
TPIR, Le Procureur c. Akayesu, Chambre de première instance, affaire n° ICTR-96-04, 2 septembre 1998. ↩
TPIY, Le Procureur c. Kunarac et consorts, Chambre de première instance, affaire n° IT-96-23 & 23/1, 22 février 2001. ↩
Fraise T., op.cit., pp.257-280. ↩
Nahoum-Grappe V., « La purification ethnique et les viols systématiques. Ex-Yougoslavie 1991-1995 », Clio. Femmes, Genre, Histoire, n°5, 1997 ; Fraise T., op.cit., pp.257-280. ↩
Fraise T., op.cit., p.273. ↩
Site Internet consacré à l’héritage du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Crimes sexuels, 2006*,* consulté le 5 février 2024 in https://www.icty.org/fr/sp%C3%A9cial/crimes-sexuels ↩
Son H. W., « Militarising Rape: A Strategic Analysis of Bosnian Rape Camps and the Japanese" Comfort Women" System », Journal of Military and Strategic Studies, vol.22, n°4, 2023, pp.191- ; Gottschall J., « Explaining wartime rape », The Journal of sex research, vol.41, n°2, 2001, pp.129-136. ↩
Nahoum-Grappe V., op.cit., 1997 ; Osorio A., « Violences extrêmes, cruauté et nettoyage ethnique: le cas de l’ex-Yougoslavie », Les Cahiers du Gres, vol.6, n°1, 2006, pp.63-76 ; Bougarel X., Bosnie, anatomie d'un conflit, Paris, La Découverte, 1996. ↩
Gueudet S., « Écrire sur la guerre de Bosnie-Herzégovine, trente ans après », Revue historique de l’armée, vol. 304, no 1, 2022, pp. 48. ↩
Ibidem. ↩
Gueudet S., « Guerre d’agression ou guerre par procuration ? L’armement des forces bosno-serbes par le régime de Milošević », Stratégique, vol.118, n°1, 2018, pp.229- 240. ↩
Gueudet S., op.cit., 2022, pp.5-6. ↩
Rasidagic E., « Politics in Bosnia and Herzegovina », in Yenigün C. et Gjana F.,
Balkans, Foreign Affairs, Politics and Socio-Cultures, Tirana, Epoka University Publications, 2011,
pp.31-54. ↩
Wieland C., Nation State by Accident. The Politicization of Ethnic Groups and the
Ethnicization of Politics: Bosnia, India, Pakistan, New Delhi, Manohar, 2006, pp.42-43. ↩
Tanner S., « Saisir la violence de masse : le nettoyage ethnique en Bosnie et l'apport d'une perspective locale et d'une approche de réseau », Déviance et Société, vol. 31, no 3, 2007, pp.235- 256, p.239 ; Pour une approche juridique, nous invitons le lecteur à se référer : TPIY, Le Procureur c. Kunarac et consorts, Chambre d’Appel, affaire n° IT-96-23 & 23/1, 12 juin 2002, pp.36-42. ↩
Tanner S., op.cit., p.239. ↩
Robin-Hunter L., « Le nettoyage ethnique en Bosnie-Herzégovine: buts atteints ? », Revue géographique de l'Est, vol.45, n°1, 2005, pp.35-43. ↩
Fiora M., « The Foča “rape camps”: A dark page read through the ICTY’s jurisprudence », The Hague Justice Portal, vol.2, n°3, 2007, pp.157-175. ↩
Rašidagić E. K., « Politics in Bosnia and Herzegovina », in Yenigün, C. et Gjana, F., Balkans, Foreign Affairs, Politics and Socio-Cultures, Tirana, Epoka University Publications, 2011, pp.31-54. ↩
Bougarel X., op.cit, pp.34-35 ; Becker, J., « L'ombre du nationalisme serbe », Vingtième Siècle Revue d'histoire, n°69, 2001, pp.7-29. ↩
Bougarel X., op.cit, pp.39-43. ↩
Ducasse-Rogier M., A la recherche de la Bosnie-Herzégovine: la mise en œuvre de l’accord de paix de Dayton, Paris, Presses universitaires de France, 2003, pp.25-26. ↩
Becker J., op.cit., p.26. ↩
Boulanger P., La Bosnie-Herzégovine: une géopolitique de la déchirure, Paris, Karthala, 2002, pp.54-55. ↩
Ibid., pp.55-57. ↩
Ducasse-Rogier M., op.cit., p.33 ; Bougarel X., op.cit, pp.75-78. ↩
Müller C., « Introduction: La fin de l'ethnicité ? », Dialogues d'histoire ancienne, n°10, 2014, pp.15- 33, p.18. ↩
Demmers J., Theories of violent conflict: An introduction, Londres, Routledge, 2012. ↩
Poutignat P. et Streiff-Fénart, J., « L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés », Terrains/Théories, vol.3, 2015 ; Müller C., op. cit., p.19. ↩
Poutignat P. et Streiff-Fénart J., op.cit. ; Patez F., « Les relations communautaires ethniques selon Max Weber », Les Cahiers du Cériem, n°.2, 1997, pp.53-61, pp.56-58. ↩
Anderson B., Imagined communities: Reflections on the origin and spread of nationalism. Londres, Verso Books, 1983. ↩
Poutignat P. et Streiff-Fénart J., op.cit., pp.5-6. ↩
Demmers J., op.cit., pp.35-37. ↩
Barth F., Ethnic Groups and Boundaries. The Social Organization of Culture Difference, Oslo, Universitetforlaget, 1983. ↩
Poutignat P. et Streiff-Fénart J., « L’ancrage social des différences culturelles. L’appart des théories de l’ethnicité », Diogène : Revue internationale des sciences humaines, n°258-259-260, 2017, pp.71-83. ↩
Martiniello M., Penser l'ethnicité. Identité, culture et relations sociales, Liège, Presses Universitaires de Liège, 2013, p.29. ↩
Vulicevic B., « Going Beyond ‘Ancient Hatreds’: To What Extent Does Ethnicity Cause Ethnic Conflicts ? », 2020. ↩
Wieland C., Nation State by Accident. The Politicization of Ethnic Groups and the Ethnicization of Politics: Bosnia, India, Pakistan, New Delhi, Manohar, 2006. ↩
Vigneault J., « Pour introduire la notion freudienne de narcissisme des petites différences dans l'individuel et le collectif », Topique, n°121, 2012, pp.37- 50. ↩
Ignatieff M., The Warrior’s Honor, New York, Vintage, 1999, p.51. ↩
Oberschall A., « The manipulation of ethnicity: from ethnic cooperation to violence and war in Yugoslavia », Ethnic and racial studies, vol.23, n°6, 2000, pp.982-1001, p.988. ↩
Bougarel X., op.cit., pp.82-24. ↩
Ibid., p.84. ↩
Oberschall A., op.cit., pp.998-999. ↩
Ibid., pp.982-999. ↩
Vigneault J., op.cit., pp.42-44. ↩
Gourevitch P., We Wish to Inform You that Tomorrow We Will Be Killed with Our Families: Stories from Rwanda, New York, Farrar, Straus & Giroux, 1998. ↩
Oberschall A., op.cit., pp.982-999. ↩
Bougarel X., op.cit., p.13. ↩
Michels P., « Le discours sur le ‘nettoyage ethnique’: comment diaboliser une nation? », Revue d'études comparatives est-ouest, vol.28, n°1, 1997, pp.163-194. ↩
Robin-Hunter L., « Le nettoyage ethnique en Bosnie-Herzégovine: buts atteints ? », Revue géographique de l'Est, vol.45, n°1, 2005, p.35-43, p.35. ↩
Cité dans, Rosière S., « Nettoyage ethnique, violences politiques et peuplement », Revue géographique de l'Est, vol.45, n°1, 2005, pp.5-12, p.8. ↩
Ibid., pp.8-9. ↩
Wieland C., op.cit., pp.49-50. ↩
Oberschall A., op.cit., p.990. ↩
Robin-Hunter L., op.cit., p.37. ↩
Vigneault J., op.cit., pp.41-42. ↩
Tanner S., op.cit., pp.240-243. ↩
Ibid., p.242. ↩
Oberschall A., op.cit., p.997. ↩
Vigneault J., op.cit., pp.48-49. ↩
Tanner S., op.cit., p.247. ↩
Foča, qui est le cadre spatial principal de notre terrain, avait été renommé Srbinje, qui se traduit par « "La Serbe", ou "qui appartient aux Serbes" » : Robin-Hunter L., op.cit., p.39. ↩
Robin-Hunter L., op.cit., pp.38-40. ↩
Ibidem. ↩
Sorabji C., « Une guerre très moderne. Mémoire et identités en Bosnie-Herzégovine », Association Terrain, n°23, 1994, pp. 137-150, p.139. ↩
Tanner S., op.cit., p.247. ↩
Boulanger P., op.cit., pp.36-38. ↩
Son H. W., op.cit., pp.191- ; Gottschall J., op.cit., pp.129-136. ↩
Gottschall J., op.cit., p.131. ↩
Cité dans, Gottschall J., op.cit., p.133. ↩
Sorabji C., op.cit., pp.137-138. ↩
Son H. W., op.cit., pp.191- ; Nahoum-Grappe V., « La purification ethnique et les viols systématiques. Ex-Yougoslavie 1991-1995 », Clio. Femmes, Genre, Histoire, n°5, 1997. ; Osorio A., op.cit., pp.63-76. ↩
Osorio A., op.cit., p.71. ↩
Nahoum-Grappe V., « L’usage politique de la cruauté : l’épuration ethnique (ex-Yougoslavie, 1991-1995) », in Héritier F. (éd.), De la violence I, Paris, Odile Jacob, 2005, pp. 273-323, p.285. ↩
Ibid., p.286. ↩
Osorio A., op.cit., pp.71-72. ↩
Oberschall A., op.cit., pp.990-991. ↩
Ibidem. ↩
Ibid., p.991. ↩
Nahoum-Grappe V., « La purification ethnique et les viols systématiques. Ex-Yougoslavie 1991-1995 », Clio. Femmes, Genre, Histoire, n°5, 1997, pp.3-10. ↩
Oberschall A., op.cit., pp.991-994. ↩
Osorio A., op.cit., p.66. ↩
Bougarel X., op.cit., p.96. ↩
Sorabji C., op.cit., pp.141-142. ↩
Bougarel X., op.cit., p.97. ↩
Site Internet consacré à l’héritage du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Le Tribunal en bref, s.d., consulté le 15 février 2024 in https://www.icty.org/fr/le-tribunal-en-bref ↩
Site Internet consacré à l’héritage du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Crimes sexuels. Les chiffres, septembre 2006*,* consulté le 15 février 2024 in https://www.icty.org/fr/sp%C3%A9cial/crimes-sexuels/les-chiffres ↩
TPIY, Le Procureur c. Kunarac et consorts, Chambre d’Appel, affaire n° IT-96-23 & 23/1, 12 juin 2002. ↩
Site Internet consacré à l’héritage du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Crimes sexuels. Des procédure innovantes, s.d., consulté le 15 février 2024 in https://www.icty.org/fr/sp%C3%A9cial/crimes-sexuels/des-proc%C3%A9dure-innovantes ↩
Les prénoms suivants ont été attribués de manière arbitraire aux témoins : le témoin 50, alias Sofija ; le témoin 95, alias Jasmina ; le témoin 87, alias Elvira ; le témoin DB, alias Dijana ; le témoin 75, alias Neira ; le témoin AS, alias Almira ; le témoin 48, alias Habiba ; le témoin 183, alias Miroslava ; le témoin 132, alias Ana ; le témoin 192, alias Emina. ↩
TPIY, Le Procureur c. Mucić et consorts, Chambre d’Appel, affaire n° IT-96-21, 8 avril 2003. ↩
Paillé P. et Mucchielli A., Chapitre 12. « L’analyse thématique », in Paillé P. et Mucchielli A (Dir.), L'analyse qualitative en sciences humaines et sociales, Paris, Armand Colin, 2021, pp. 269-357. ↩
Site Internet consacré à l’héritage du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Traduction et interprétation, s.d., consulté le 15 février 2024 in https://www.icty.org/fr/le-tribunal-en-bref/le-greffe/traduction-et-interpr%C3%A9tation ↩
Delpla I., « La preuve par les victimes. Bilans de guerre en Bosnie-Herzégovine », Le Mouvement Social, n°222, 2008, pp.153-183, https://doi.org/10.3917/lms.222.0153 ↩
Site Internet consacré à l’héritage du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Crimes sexuels. Des procédure innovantes, s.d., consulté le 15 février 2024 in https://www.icty.org/fr/sp%C3%A9cial/crimes-sexuels/des-proc%C3%A9dure-innovantes ↩
Claverie É., op.cit., p.173. ↩
Cité dans, Paugam S., « Conclusion : La réflexivité du sociologue », in Paugam, S. (éd.), L’enquête sociologique, Paris, Presses Universitaires de France, 2012, pp. 441-445, p.66, https://doi.org/10.3917/puf.paug.2012.01.0441 ↩
Lorsque nous employons l’appellation « bosniennes », nous visons indifféremment les femmes bosniaques musulmanes et la femme bosno-serbe de notre corpus. ↩
Robin-Hunter L., op.cit., pp.35-43. ↩
Sorabji C., op.cit., pp. 137-150. ↩
Le terme tchetnik dérive « d’un mot signifiant "compagnie de soldats" » (voir, Becker J., op.cit., p.18). Le terme a resurgi durant la seconde Guerre mondiale avec l’émergence du mouvement de résistance serbe ayant emprunté une dérive terroriste. ↩
Oberschall A., op.cit., pp.982-1001. ↩
Robin-Hunter L., op.cit., pp.5-6. ↩
Ibid., pp.4-5. ↩
Tanner S., op.cit., p.243. ↩
D’après le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, la prison KP Dom détenait des hommes bosniaques musulmans sans raison apparente, si ce n’est leur appartenance ethnique : TPIY, Le Procureur c. Kunarac et consorts, Chambre d’Appel, affaire n° IT-96-23 & 23/1, 12 juin 2002, pp.20-21. ↩
Belarouci, L., « Les violences sexuelles faites aux femmes : la situation en Algérie », Le journal des psychologues, vol. 254, no 1, 2008, pp. 5356. ↩
Nahoum-Grappe, V., « Violences sexuelles en temps de guerre », Inflexions, vol. 17, no 2, 2011, pp.123- 138, p.127. ↩
Son H. W., op.cit., p.198. ↩
Belarouci L., op.cit., pp. 5356. ↩
Rousselot P., « Le viol de guerre, la guerre du viol », Inflexions, vol.38, n°2, 2018, pp.23- 35, p.32. ↩
Pour plus de détails juridiques sur la notion, nous invitons le lecteur à se référer : TPIY, Le Procureur c. Kunarac et consorts, Chambre d’Appel, affaire n° IT-96-23 & 23/1, 12 juin 2002, pp.36-42. ↩
Salzman, T. A., « Rape Camps as a Means of Ethnic Cleansing: Religious, Cultural, and Ethical Responses to Rape Victims in the Former Yugoslavia », Human rights quarterly, vol.20, n°2, 1998, pp.348-378, pp.355-360. ↩
TPIY, Le Procureur c. Kunarac et consorts, Chambre d’Appel, affaire n° IT-96-23 & 23/1, 12 juin 2002, p.49. ↩
Cité dans, Belarouci L., op.cit., p.54. ↩
Oberschall A., op.cit., p.997 ; Vigneault J., op.cit., pp.48-49. ↩
Bougarel X., Bosnie, anatomie d'un conflit, Paris, La Découverte, 1996. ↩
Osorio A., op.cit., pp.63-76. ; Nahoum-Grappe, V., « La purification ethnique et les viols systématiques. Ex-Yougoslavie 1991-1995 », Clio. Femmes, Genre, Histoire, n°5, 1997. ↩
Vigneault J., op.cit., pp.37- 50. ↩
Nahoum-Grappe V., « Purifier le lien de filiation: Les viols systématiques en ex-Yougoslavie, 1991-1995 », Esprit (1940-), 1996, pp.150-163. ↩
Ibid., pp.152-153. ↩
Osorio A., op.cit., pp.63-76. ↩
Nahoum-Grappe V., « Violences sexuelles en temps de guerre », Inflexions, vol. 17, no 2, 2011, pp.123- 138. ↩
Nahoum-Grappe V., « Purifier le lien de filiation: Les viols systématiques en ex-Yougoslavie, 1991-1995 », Esprit (1940-), 1996, pp.150-163, pp.150-151. ↩
Nahoum-Grappe V., « Violences sexuelles en temps de guerre », Inflexions, vol. 17, no 2, 2011, pp.123- 138. ↩
Sorabji, C., op.cit., pp.137-150. ↩
Ibidem. ↩
Ibid., p.9. ↩
Ibidem. ↩
Jeftić A., « Bosnian identity between nationalism (in) tolerance and (a) theism », Facta Universitatis. Series philosophy, sociology, psychology and history, vol.16, n°1, 2017, pp. 37-49. ↩
Osorio A., op.cit, pp.63-76 ; Nahoum-Grappe V., « L’usage politique de la cruauté : l’épuration ethnique (ex-Yougoslavie, 1991-1995) », in Héritier F. (éd.), De la violence I, Paris, Odile Jacob, 2005, pp. 273-323. ↩
Nahoum-Grappe V., « La purification ethnique et les viols systématiques. Ex-Yougoslavie 1991-1995 », Clio. Femmes, Genre, Histoire, n°5, 1997, p.7. ↩
Nahoum-Grappe V., « Purifier le lien de filiation: Les viols systématiques en ex-Yougoslavie, 1991-1995 », Esprit (1940-), 1996, pp.150-163, pp.150-151, p.156. ↩
Nahoum-Grappe V., « La purification ethnique et les viols systématiques. Ex-Yougoslavie 1991-1995 », Clio. Femmes, Genre, Histoire, n°5, 1997, p.7. ↩
Nahoum-Grappe V., « Violences sexuelles en temps de guerre », Inflexions, vol. 17, no 2, 2011, pp.123-138, p.129. ↩
Battesti M., « VIII. Le viol, une arme de guerre multiséculaire ? », in Baechler. J. (éd.), La Guerre et les Femmes, Paris, Hermann, 2018, pp. 95-121, p.118. ↩