e-legal

Recherche
Volume 10

Western Spaghetti : dialogues croisés sur l’expérience carcérale

Jérôme Englebert, Chris Féri & Frédéric Mignon

Ce texte est la transcription d’un dialogue mené entre trois personnes passées par le monde de la prison : un ancien détenu (Chris Féri), un agent pénitentiaire (Frédéric Mignon) et un psychologue (Jérôme Englebert), ces deux derniers exercent / ont exercé en prison et en défense sociale. Afin de construire ce texte, les trois auteurs se sont rencontrés à quelques reprises et ont retranscrit ces dialogues en cherchant à être le plus fidèle à ce qu’ils se sont dit en première intention alors qu’ils se donnaient pour thème de discussion l’humour en prison. Le présent document a été présenté dans le cadre du colloque « (E)aux troubles de l’humour », organisé le 1er avril 2025 par le Centre de recherches pénalité, sécurité et déviances et l’École des sciences criminologiques Léon Cornil de l’Université libre de Bruxelles.

***

Frédéric lit un texte :

«

  • C’est ton premier ?

  • Non, mon deuxième…

  • Et vous Madame la Directrice ?

  • Non ce n’est pas le premier…

  • Madame l’adjudante ?

  • Oh non, j’en ai vu d’autres !

  • Nus, comme ça ?

  • Non, en effet, pas comme ça.

    Elles rient de concert.

  • C’est vrai que des comme ça, je n’en ai pas vu beaucoup…

  • Pas de marque de strangulation, pas de traces de coups… Il a l’air apaisé, vous ne trouvez pas ? dit le médecin légiste.

  • Il était toxicomane ? Pour finir comme ça si jeune ? demande une policière à l’adjudante.

  • Oh … il consommait juste un peu de shit. Peut-être d’autres drogues plus dures avant, qui sait ? Pour en arriver là à son âge…

  • Et cette cellule a été traitée contre les punaises de lit ?

  • Non, pas celle-ci.

  • Ah ! Sinon je vous aurais dit que le produit était trop puissant.

Éclats de rire.

  • En parlant de ça… le traitement contre les punaises n’a pas fonctionné partout…
  • Les punaises sont plus vieilles que les dinosaures alors imaginez-vous à quel point elles sont coriaces…
  • Pourtant la société d’extermination a utilisé des machines qui chauffaient à plus de 60 degrés les pièces infectées, plus une pulvérisation d’insecticide. Ils ont également pulvérisé en prévention les cellules adjacentes qui n’étaient pas infectées.
  • C’est une mort naturelle ?
  • Non, chimique.
  • Je parle de Monsieur.

Éclats de rire.

  • La mort est due au COVID ou quelque chose comme ça.
  • Bonne nouvelle ! (Concert de rires). Enfin, non, vous comprenez ce que je veux dire… C’est une mort naturelle, tant mieux, ce n’est pas un homicide. On va pouvoir libérer son codétenu du cachot alors.

On entend du mouvement…

  • Allô, Bonjour Monsieur le Procureur. J’ai une bonne nouvelle… Non, malheureusement le mort est toujours mort. (Concert de rires). C’est bien une mort naturelle, due à une insuffisance respiratoire, probablement le COVID… Très bien monsieur le Procureur… Au revoir.

J’entends glisser la fermeture éclair et le son du plastique du sac mortuaire. Ils referment la cellule et partent.

Une heure plus tard, l’adjudante et deux policières reviennent pour une fouille de la cellule où repose toujours le cadavre. J’entends qu’on ouvre la porte. En même temps quelqu’un dit « ça commence à sentir ».

  • Bonjour monsieur Gabriel ! s’exclame la policière en allongeant le bonjour d’un ton enjoué.

S’ensuit un vacarme de tiroirs démontés et de meubles décalés.

  • Où cachent-ils leur GSM d’habitude ?
  • Ça peut être partout vous savez…

Soudain une des deux policières hurle et laisse tomber un tiroir :

  • Une punaise !

Elle écrase l’insecte en tapant du pied à plusieurs reprises en poussant des cris de dégoût. Son collègue et l’adjudante sont alors pris d’un fou rire incontrôlable.

  • Je le disais tout à l’heure, on n’en a pas fini avec les punaises !
  • Bon, la fouille est terminée, c’est bon. On n’a rien trouvé.
  • Si une punaise ! Ah ! Ah !

J’ai appris le décès de Gabriel par des voix rieuses cachées derrière ma porte fermée à double tour. Groggy par un mort et des rires, je tentais de me raisonner : ils sont tellement habitués de côtoyer la mort…Ils en rient car c’est peut-être plus facile à vivre comme ça… Je n’ai pas à les juger.

Oui, mais… Ont-ils pensé que les autres détenus pouvaient tout entendre ?

Je n’avais pas le choix, ils se trouvaient juste devant ma porte, nous étions séparés par un morceau de bois de 5 centimètres d’épaisseur.

Ils ont peut-être l’habitude de côtoyer des morts. Ils riaient et blaguaient… Je ferais peut-être pareil si j’étais à leur place ? Je ne sais pas… Ils riaient et blaguaient face à un détenu qui venait de mourir sans tenir compte des autres détenus, à côté, qui le côtoyaient tous les jours. Ce détenu mort ça aurait pu être moi.

Le codétenu réintégra la cellule mortuaire retournée par la fouille et il dut encaisser le coup.

Nous sommes peu de choses… L’équivalent d’un meuble, une chaise cassée qui finit aux encombrants. Et encore… Quand un détenu casse du mobilier, il est puni et il paie ; il y a une forme de rituel. Après la mort, en prison, il n’y a pas de rituel, pas de cérémonie, pas d’adieux. Je n’ai entendu que des voix. Pas même un visage n’est venu à moi me demander comment j’allais, comment nous allions. Pas même un visage.

On a ouvert les portes en retard ce matin-là et la vie a repris son cours. »

***

1. T’as pas la tête à ça !

Chris : Bonjour, je m’appelle Chris et j’ai été détenu en prison pendant 5 années. Je suis aujourd’hui en libération conditionnelle depuis décembre après 9 mois de bracelet électronique. C’est moi qui ai écrit ce texte que Fred vient de vous lire.

Frédéric : Ben bonjour, je suis donc Fred. Moi aussi je suis allé en prison, dans plusieurs d’ailleurs, même en défense sociale (où je suis pour l’instant), mais vous l’avez compris je rentre tous les soirs chez moi et je fais parfois partie de ceux qui gèrent la mort d’un détenu et l’humour, parfois lourd, parfois nécessaire, de mes collègues et de ma hiérarchie.

Jérôme : Quant à moi, j’ai travaillé pendant près de 20 ans dans les prisons comme psychologue, d’abord à la prison de Jamioulx puis à l’établissement de défense sociale de Paifve où l’on côtoie quotidiennement délinquance et folie. C’est là que j’ai rencontré Fred, un agent pénitentiaire pas comme les autres. Mais au fond aucun agent n’est comme les autres. C’est dans le cadre d’un cours à l’université que j’ai rencontré Chris qui est venu témoigner de son expérience de l’enfermement auprès des étudiantes et des étudiants. Nous nous sommes, pour ce colloque, rencontrés à quelques reprises et nous nous proposons de vous faire part de certaines choses dont nous avons parlé en évoquant l’humour.

Chris : Oui et très vite j’ai insisté sur le fait qu’en prison on passe par tous les sentiments, donc forcément aussi le rire et l’humour.

Jérôme : Tu nous as même dit : « Attention, faut pas croire… qu’est-ce qu’on a pu se marrer ! ».

Chris : Oui tout à fait, mais j’ai aussi rapidement indiqué qu’on ne fait pas de l’humour avec n’importe qui, qu’il y a des codifications, il faut savoir avec qui on peut faire de l’humour. Moi par exemple mon problème c’est que j’avais une gueule de flic. Ou une gueule de maton.

Frédéric : Mais c’est vrai que t’as une gueule de flic, je vois bien ce que tu veux dire. Moi c’est pas tout à fait la même chose, mais ça m’arrive souvent quand je suis à une soirée ou que je rencontre des gens, que je passe la soirée à discuter, au bout de plusieurs heures, les gens me demandent ce que je fais et je leur dis que je suis maton. Les gens sont souvent surpris, ils me disent : « T’as pas la tête à ça ! ».

Jérôme : C’est amusant car Chris tu as une gueule de maton alors que tu ne l’es pas, Fred tu n’as pas la tête à ça alors que tu l’es… Et pourtant c’est quand même assez troublant comme vous vous ressemblez physiquement, non ?

Chris : Tu ris, mais ça me poursuit même en dehors de la prison… Alors que j’étais sous bracelet électronique, dans un café, deux gars entrent et l’un deux dit : « Les fédéraux sont au boulot ! ».

Frédéric : En tout cas ce qui est sûr, Jérôme, c’est que toi t’as pas une gueule de flic ni de détenu.

Chris : Ah non, toi en tant que détenu… toi.. toi… t’aurais pas facile en prison. Tu aurais un faciès pas facile si t’étais détenu… Franchement, va pas avec tes cheveux en prison ! en tout cas tu n’as pas une gueule de flic, ni de détenu…

Frédéric : Ou alors d’avocat, une tronche d’avocat… Oui d’avocat ou de psy. On est d’accord, parmi nous trois, lequel a une tête de psy ? En tout cas en prison il y a des gueules cassées, des sales gueules et des deux côtés, du côté des agents et du côté des détenus.

Chris : Oui et en prison on te nomme. Dans le préau tu es scruté et on te nomme en fonction de ton visage. C’est vraiment un délit de sale gueule.

Jérôme : Je précise que dans nos discussions nous en sommes arrivés à nous dire que pour la scène inaugurale vécue par Chris et lue par Fred, celle de la mort de son codétenu, tout comme pour cette première réflexion sur le fait d’avoir la tête de l’emploi, l’humour en prison semble passer par les visages. Chris déplore un manque de rituel face à la mort manifesté par une absence de visage qui viendrait s’offrir à lui. Si ces rires inadéquats, c’est le moins qu’on puisse dire, avaient été produits par des visages qui lui font face, Chris aurait-il également peut-être ri ? Du moins cela se serait peut-être passé autrement…

La prison serait donc une affaire de face, de gueule et de tronche. Il faut avoir la bonne tête, la tête de l’emploi. Mais il faut aussi faire avec la tête des autres. Je cite Edgar Allan Poe qui nous donne peut-être ici un petit manuel de survie en prison pour faire avec les visages :

« Quand je veux savoir jusqu’à quel point quelqu’un est circonspect ou stupide, jusqu’à quel point il est bon ou méchant, ou quelles sont actuellement ses pensées, je compose mon visage d’après le sien, aussi exactement que possible, et j’attends alors pour savoir quels pensers ou quels sentiments naîtront dans mon esprit ou dans mon cœur, comme pour s’appareiller et correspondre avec ma physionomie »1.

Il s’agit là d’une idée assez incroyable puisqu’elle suggère que ce sont nos traits du visage qui ordonnent nos pensées et non l’inverse. Cette « intuition physiognomonique » est peut-être capitale pour comprendre l’humour en prison, le visage ne serait pas le reflet de nos pensées, mais ce seraient nos pensées qui seraient le reflet de nos visages.

2. Dissimuler le masque

Frédéric : D’ailleurs Chris, lorsqu’on parlait de l’humour en prison, tu disais que tu riais beaucoup avec les autres détenus, mais lorsqu’on t’a demandé si tu avais directement été capable de rire, Jérôme et moi on a remarqué que ton visage se fermait, tu avais les traits tirés, comme si tu avais un masque. Ton visage manifestait d’abord le fait que ça avait été dur, que ce n’était pas une partie de plaisir.

Chris : Oui, il faut savoir que j’ai d’abord fait 20 jours dans une prison. Puis que j’ai été libéré pendant un an. Et pendant cette année j’ai pu me préparer à y retourner et quand j’y suis retourné, c’était finalement dans une autre prison, ça s’est beaucoup mieux passé. Mais les 20 premiers jours c’était terrible. J’ai perdu 7 kilos en 20 jours. Et là il n’y avait pas d’humour. Ou alors c’était de l’humour violent. Des moqueries violentes, des gens qui hurlaient, qui gueulaient sur des autres en riant comme dans un cauchemar. C’était atroce.

Jérôme : Chris, selon toi, pourrait-on dire qu’en prison il n’y a pas de rire et pas d’émotion ? Que celle-ci est remplacée par la raison. Notamment, la raison sécuritaire. Que c’est un monde uniformisé (qui est d’ailleurs concrétisé par le port de l’uniforme chez les agents comme chez les détenus). Pour en revenir aux visages, on sait que jusqu’au début du XXe siècle, en France, les détenus devaient porter une cagoule lorsqu’ils effectuaient un mouvement hors de leur cellule2. Cette mesure était prise avec l’objectif d’assurer la sécurité de tous. Le détenu ne serait pas reconnu des autres ; en quelques sortes, son visage ne serait pas passé par les couloirs de la prison. Si son corps a été détenu, on aura évité cette aventure à son visage. Comme si la prison avait pour vocation d’enfermer des corps sans visage.

Chris : Oui c’est d’ailleurs un peu comme si on vivait avec un masque pour contrôler ses émotions, pour se protéger. Avoir un masque ça rassure.

Jérôme : On pourrait dire que le masque est un nouveau visage. C’est une idée qui a été étudiée par Bachelard qui, pour définir le masque, évoque la « sécurité d’un visage qui se ferme »3. Mais si Bachelard sait reconnaitre l’avantage et l’intérêt adaptatif qu’il peut y avoir à endosser un masque, il en pointe également une limite :

« Si l’être masqué […] veut prendre la vie de son propre masque, il s’accorde aisément la maîtrise de la mystification. Il finit par croire qu’autrui prend son masque pour un visage. Il croit simuler activement après s’être dissimulé facilement »4.

Le risque du masque est donc d’y adhérer, d’oublier la supercherie qui le fonde et, dès lors, d’énoncer une nouvelle psychologie illusoire et finalement fragile :

« Ainsi le masque est une synthèse naïve de deux contraires très proches : la dissimulation et la simulation. Mais, prévient Bachelard, une tromperie si facile, si totale, si immédiate ne saurait être l’objet que d’une courte psychologie » (Ibid.).

Chris : Oui tout à fait. Plus tu te caches derrière ton masque, plus tu mets en évidence que tu essayes d’échapper à la situation.

Jérôme : On pourrait dire qu’on exhibe sa dissimulation.

Chris : Oui, et puis le risque du masque c’est aussi de finir par croire qu’on est ce masque. Si je prends les traits durs et fermés, je finis par être dur et fermé. En prison c’est tellement ça. On devient qui on cherche à être. C’est ça que veut dire « jouer au durs ».

Frédéric : Mais Chris, si tu étais, lors de nos discussions, intéressé par cette idée d’une vie masquée et sans visage pour comprendre la prison, comme si les émotions y étaient plus superficielles, tu étais moins d’accord pour dire qu’il n’y avait pas d’émotion en prison ?

Chris : En fait en prison il y a énormément d’émotions. Tout y est décuplé : la colère est décuplée, la peur est décuplée, la tristesse est décuplée. Mais pas l’humour. Au début en tout cas il n’y avait pas d’humour pour moi. Pas de place pour ça. Je devais survivre.

Frédéric : Ok mais tu nous disais pourtant que tu avais beaucoup ri… ?

Chris : Oui, mais c’était progressif. J’ai commencé à rire lors de mon second passage. En fait c’est impossible de rire ou d’être dans l’humour quand tu n’es pas en sécurité.

Jérôme : Tu as commencé à rire quand tu étais en sécurité ?

Chris : En fait, tu n’es jamais vraiment en sécurité en prison, mais tu peux être « sécure », avoir suffisamment de garanties. Tu ne fais pas ça si tu n’es pas safe… Au bout de plusieurs mois, je pouvais même faire des sketchs en faisant l’imbécile avec d’autres au milieu du préau. À ce moment-là, on a la position pour le faire.

Jérôme : Comme une position sociale ?

Chris : Oui, c’est tout à fait ça. À ces moments-là on faisait les imbéciles, mais le préau nous appartenait. L’espace d’un instant, tu n’as plus peur grâce à l’humour.

Jérôme : Un peu comme si tu mettais un autre masque ? Celui de l’humour… Il est sans doute plus facile et agréable à porter ?

Chris : Oui, c’est tout à fait ça. Passer d’un masque à l’autre.

Jérôme : Et est-ce le rire qui t’a permis de mieux vivre en prison ou est-ce le fait de mieux vivre en prison qui t’a permis de rire ? Ou est-ce les deux ?

Chris : Je crois que l’humour rapproche les gens, mais surtout, c’est le rapprochement qui permet l’humour. Quand tu te sens en sécurité avec autrui.

Frédéric : Avec un agent aussi ?

Chris : Oui, je me rappelle un moment où on était en train de peindre avec l’agent de section, qui était vraiment une bonne personne. À la fin c’était presqu’un ami… Un moment, il monte quelques échelons sur une échelle regarder au loin et je dépose au sol le pot de peinture. Quand il redescend, il met son pied dans la peinture… Qu’est-ce qu’on a pu rire avec les autres détenus mais avec lui aussi. Il me disait « mais qu’est-ce que tu es con »… puis éclatait de rire.

Frédéric : Être capable d’humour avec quelqu’un c’est une marque de respect !?

Chris : Oui, c’est tout à fait ça. Je me souviens que j’avais fabriqué un faux rat peint en plâtre. Je l’avais peint et de loin on aurait franchement dit un vrai. On l’avait relié à une corde et on faisait peur aux agents qui passaient dans un couloir sombre. Qu’est-ce qu’on a pu rire !

Frédéric : Et tu le faisais avec tous les agents ?

Chris : Oh non. Ces agents-là on les connaissait bien. On était en confiance. On ne l’aurait pas fait avec n’importe qui.

3. Apprendre la spontanéité

Jérôme : Et toi Fred, tu as déjà marché dans un pot de peinture ? Ne penses-tu pas que c’est aussi à l’agent de provoquer l’humour ?

Frédéric : J’ai une petite anecdote. Un patient interné, Jean-François, entre dans un local où se trouvent plusieurs membres du personnel avec une superbe corbeille de fruits qu’il vient d’acheter. Il dit : « Je ne veux plus de ces fruits. Ils m’en veulent… Les fruits disent du mal de moi ». Un collègue lui crie dessus : « Jean-François, arrête un peu avec tes conneries ! ». Sans trop savoir pourquoi je le fais, je prends la corbeille des mains de Jean-François. Et je prends une banane, je la regarde, et je dis à la banane : « Écoute-moi bien, maintenant c’est terminé, vous arrêtez d’embêter mon copain Jean-François ». Puis je prends une prune : « Toi aussi c’est terminé et c’est le cas pour tous les autres… je ne vous le dirai qu’une seule fois, vous laissez Jean-François tranquille ». Je me tourne alors vers Jean-François : « Voilà Jean-François, je pense que ça va aller ». Jean-François me regarde : « Ahh… dans ces conditions… merci ! » et Jean-François est reparti.

Jérôme : Figure-toi que j’ai bien connu Jean-François (il est d’ailleurs décédé récemment). Dans mon bureau, je discutais avec lui de ses parents. Après une brève hésitation, il me répond : « Vous n’allez pas me croire mais… je suis le fils de Dieu ! ». Il me voit étonné et insiste pour me convaincre, puis se lève et me dit qu’un jour je comprendrai ce qu’il veut dire. Il ouvre la porte de mon bureau en répétant : « Je suis le fils de Dieu, je suis le fils de Dieu, je suis le fils de Dieu, … ». À cet instant passe l’aumônier catholique qui nous salue. Jean-François saute sur l’occasion : « Hein que je suis le fils de Dieu ? » lui demande-t-il. L’aumônier répond sérieusement : « Mais bien sûr, nous le sommes tous ». Jean-François s’est alors simplement retourné vers moi, m’a fait un large sourire et un grand clin d’œil et a refermé la porte.

Jérôme : Fred, une question à mon avis importante. Est-ce que ça s’apprend de fonctionner comme ça ? De s’autoriser à faire cette séquence de la corbeille de fruits par exemple ?

Frédéric : Pour moi ça semble quasi impossible à transmettre. Car ça demande beaucoup de feeling.

Jérôme : Jean Oury, qui était un psychiatre assez original, disait qu’il fallait « programmer le hasard »5.

Frédéric : Oui c’est tout à fait ça. À la fois c’est possible, à la fois c’est impossible. Tu vois dans l’anecdote avec Jean-François, je ne sais pas pourquoi je décide de faire ça, pourquoi je fais le con avec la banane, mais je constate que ça a marché et que ça a apaisé Jean-François. Ce serait évidemment impossible d’écrire un manuel qui te dirait de faire ça dans cette situation.

Jérôme : Tu veux dire en quelque sorte qu’il n’y a pas de recette toute faite, qu’il n’y a pas un protocole auquel se référer ? Je te lis un bref passage d’un philosophe allemand Ernest Friedrich Schumacher : « […] celui qui utilise une carte [arbitraire] en pensant qu’il s’agit d’une vraie sera probablement dans une situation encore moins enviable qu’un autre qui n’aurait pas de carte du tout, car il omettra de se renseigner partout où il le pourrait, d’observer chaque détail sur son chemin et de chercher en permanence et avec tous ses sens et toute son intelligence des indices pointant dans la direction où il devrait aller »6.

Frédéric : C’est très beau et très juste. La clé c’est en effet de ne pas se demander ce que la règle veut qu’on fasse, mais de suivre son instinct en gardant comme repère le respect de la personne. En fait, c’est presqu’un paradoxe de former les gens à ça. Tu évoquais l’uniformisation et les uniformes et pour moi la formation, elle déforme, c’est de l’uniformisation. Et les gens potentiellement capables perdent ces capacités. Même s’ils avaient en eux les moyens d’agir ainsi, après une formation où on leur apprend plein de règles et de choses à faire, s’efface en eux leur spontanéité. Cela fait en sorte qu’ils aient encore plus de mal à s’affirmer dans cette société uniforme.

Chris : Tu parles de la société en prison ou de la société dehors ?

Fred : En fait c’est la même chose. On a souvent tendance à penser que la prison devrait offrir les mêmes droits qu’à l’extérieur, mais à l’extérieur, la société est-ce qu’elle respecte tant que cela les personnes ?

Jérôme : J’ai l’impression Fred que tu veux dire que c’est plus simple de ne pas travailler comme ça. Que c’est plus simple de ne pas travailler avec l’humour, avec ses émotions ?

Frédéric : C’est tout à fait ça. Accepter de travailler avec ses émotions, c’est difficile. Ça demande plus de travail, beaucoup plus. Par exemple, tu vois, c’est plus difficile de remettre des règles à un détenu ou un patient avec qui tu as de l’empathie et avec qui tu plaisante au quotidien, que de se mettre dans le rôle stéréotypé du gardien de prison : « Purge et ferme ta gueule ». Accepter que le détenu ait une bonne détention c’est la clé (une des clés) mais ce n’est pas facile à assumer. Et c’est vrai que la pression de certains groupes d’agents qui ne veulent pas en entendre parler c’est difficile.

Jérôme : Oui parce que je pense que souvent ça passe par des positions de résistance. Ce sont parfois des positions qui vont à l’encontre de la logique carcérale non ?

Frédéric : Mais bien sûr. C’est plus simple de se taire que de dire qu’on n’est pas d’accord. Combien de fois n’ai-je pas entendu des agents dire : « T’as raison hein Fred, t’as raison, t’as tellement raison… » mais les gens le disaient discrètement après sans le dire publiquement.

Jérôme : Enfin, je voudrais qu’on reparte de la scène originale de notre propos. La scène de la mort du codétenu de Chris et de l’humour déplacé qu’il subit. Déplacé, précisément, au sens où il ne serait pas ou plus à sa place. Chris nous disait, ça nous avait marqué, qu’il aurait voulu qu’un visage se présente à lui. On pourrait peut-être maintenant compléter et dire un visage qui ne sait pas trop ce qu’il a à faire, qui n’applique pas un protocole ou une procédure. Un visage qui, spontanément, lui ouvre la porte et se présente à lui ; un visage qui vient uniquement s’inquiéter de comment il va.

Pour conclure, je voudrais citer deux brefs passages de Sartre dans un petit essai qui s’appelle Visages. Le premier (qui me semble superposable, Chris, à ce que tu as vécu) :

« Ainsi des visages. Je suis seul dans une pièce close, noyé dans le présent. Mon avenir est invisible, j’imagine vaguement par-delà (…) les murs, toutes ces indolences sinistres qui me le masquent »7.

Le second passage de Sartre qui est, me semble-t-il, superposable à ce à quoi tu aspires Chris en demandant la venue d’un visage :

« Quelqu’un entre, m’apporte son visage : tout change. Au milieu de ces stalactites qui pendent dans le présent, le visage, vif et fureteur, est toujours en avance sur mon regard, il se hâte vers mille achèvements particuliers, vers le glissement à la dérobée d’un coup d’œil, vers la fin d’un sourire [Peut-être vers un rire]. (…) il faut que je m’établisse moi aussi dans le futur, au beau milieu de ses projets, pour le voir venir à moi du fond du présent. Un peu d’avenir est entré dans la pièce, une brume d’avenir entoure le visage […] »8.


  1. E.A. Poe, « La Lettre volée. Traduction par Charles Baudelaire », in Histoires extraordinaires, Paris, Michel Lévy, p. 93-124, (1856) 1869, p. 110. 

  2. Papet N. et Lepinçon C., Le suicide carcéral : Des représentations à l’énigme du sens, Paris, L’Harmattan, 2005. 

  3. Bachelard G., « Préface », in Phénoménologie du masque, Paris, Desclée de Brouwer, pp. 7-14, 1957, p.7. 

  4. Ibid

  5. Oury J., Hiérarchie et sous-jacence, Séminaire Saint-Anne 1991-1992, Collection Boîte à Outils, Paris, 2014, p.7. 

  6. Schumacher E.F. (1973), Small is Beautiful, Blond & Briggs, London, p. 196. 

  7. Sartre J.-P., « Visages », in Contat M. et Rybalka M. (Éds), Les Ecrits de Sartre, Paris, Gallimard, (1939) 1970, p. 562. 

  8. Ibid. 

Jérôme Englebert