L'humour policier en situation : un marqueur des rapports de pouvoir?
Publié en
Cet article fait partie de « Dossier "(E)aux troubles de l'humour" »
Cet article fait suite à mon intervention lors du Colloque organisé par le Centre de recherches pénalité, sécurité et déviances de l’Université Libre de Bruxelles pour fêter ses vingt-cinq ans et les nonante ans de l’École des sciences criminologiques Léon Cornil.
Sous le titre « (E)aux troubles de l’humour »1, ce colloque a exploré différents terrains criminologiques tels des espaces propices à l’exercice et à l’analyse de l’humour. À cet effet, l’objectif de mon texte est de questionner l’humour policier en situation afin de proposer des pistes de compréhension quant à son utilisation dans différents contextes et en présence de différents acteurs ; et quant aux fonctions qu’il peut remplir. Cette réflexion émerge du terrain auquel je suis confronté dans le cadre de ma thèse de doctorat2. Ce terrain est également celui d’une recherche Belspo – toujours en cours – à laquelle je participe et qui s’intitule « DIGIPOL »3 ; il s’est étalé sur trois ans des quatre que comprend la recherche et se présente sous la forme de cinq zones de police locale : deux en Flandre, deux à Bruxelles et une en Wallonie. Au sein de celles-ci, j’ai pu accompagner différents services tels « Intervention », « Quartier » ou « Trafic » et ce sont leurs membres, des policières et policiers de terrain, qui constituent mes enquêtés.
Avant toute chose, il me semble essentiel de préciser les contours de la posture qui est la mienne.
Il s’agit d’une enquête de terrain, ce qui implique d’aller sur un terrain, autrement dit sortir de sa zone de confort, pour y collecter des données sur un sujet bien précis. Cette démarche, celle de l’ethnographie, permet de rendre compte de faits sociaux en mettant en place une « étude complète des phénomènes, et non pas à une recherche du sensationnel, de l’original, encore moins de l’amusant et du bizarre »4. La démarche ethnographique de laquelle je m’inspire en tant que chercheur criminologue a pour particularité de se baser sur une participation importante dans le phénomène étudié ; ainsi que son immersion soit partielle ou complète, le chercheur-ethnographe ne peut être détaché de son objet d’étude5. La subjectivité est alors partie intégrante de toute ethnographie et justifie l’utilisation du « je » qui sera faite au cours de cet article. Ce choix soutient ma démarche de donner une voix aux actrices et acteurs qui ont constitué mon enquête car ce sont leurs mots, leurs expériences qui la rendent possible ; j’essaye donc humblement de faire résonner leurs voix à travers la mienne en contextualisant au mieux les données et en me reconnaissant comme instrument de recherche. C’est à cet effet que je me mets en jeu dans l’écriture, dans le texte et, ce faisant, j’assume ma subjectivité qui charrie avec elle un univers de sens et me reconnais comme le produit d’une histoire6. Pour faire face à cette subjectivité, j’ai adopté une démarche réflexive visant notamment à reconnaître mes éventuels a priori ou préjugés quant à mon objet d’étude. Par ailleurs, cet usage de la première personne du singulier me permet de faire écho à deux processus qui ont imprégné mon terrain. Le premier est l’immersion, condition nécessaire à la récolte de discours empreints d’affects et/ou au contenu non délivrable à tout le monde. À cet effet, j’ai accompagné des membres de la police durant l’intégralité de leur service – ce qui inclut le travail dans et en dehors du commissariat mais également les briefings/débriefings, les pauses-repas, la prise/remise du matériel, etc. En outre, les observations se sont déroulées sur plusieurs mois, ce qui a permis au personnel policier de se familiariser avec ma présence. Cette immersion a favorisé le second processus, très prégnant au sein des mondes professionnels policiers – par cette appellation j’entends reconnaître la grande diversité de métiers, incluant des fonctions opérationnelles sur le terrain, des activités d'investigation, ainsi que des rôles techniques et administratifs. Il s’agit du processus d’acculturation, que j’appréhende ici comme la reconnaissance voire l’incorporation de normes et de valeurs propres à la culture des métiers policiers que j’étudie et directement liées à un contact prolongé avec ceux-ci. À titre d’exemple, je peux citer le cynisme. Cela implique donc, dans mon chef, d’être conscient de l’impact de la cordialité voire, dans certains cas, de la complicité qui a pu naître au fil des interactions sur mes données et le traitement que je leur ai réservé.
L’intérêt pour l’humour policier : une émergence du terrain ?
D’entrée de jeu, je me dois de souligner qu’il s’agit de ma première expérience de terrain auprès de la police. Ainsi, excepté les quelques clés données par la revue de la littérature opérée en amont du terrain, ma posture de chercheur n’était donc pas rodée aux cultures policières et à leurs codes, loin de là. C’est donc plein d’humilité, de curiosité et d’excitation que je me suis lancé dans cette aventure. À noter que je reprends volontairement le terme pluraliste7 de « cultures policières »8 de Janet Chan qui, en se référant à la théorie relationnelle de Bourdieu, souhaite dépasser une conception homogène, déterministe et isolée de l’environnement extérieur. Ce faisant, tout comme l’autrice, je reconnais l’existence de plusieurs cultures au sein de l’organisation policière qui varient d’un corps policier à l’autre.
Dès le premier jour de terrain et tout au long de son déroulement, j’ai pu, dans chaque zone de police, tirer le constat de l’omniprésence de l’humour dans les sociabilités et dans les interventions policières. Tout d’abord pris au dépourvu par cet état de fait car ne m’étant jamais confronté à ces mondes policiers, j’ai vite entrevu son utilité pour ma recherche. En effet, l’humour renseigne sur les cultures de métier tout autant qu’il en fait partie. Il témoigne également des formes de résistance et de créativité des travailleurs face aux diverses contraintes mais aussi sur leurs modes d’engagement ou de distanciation au travail9.
Bien évidemment, la police ne constitue pas une exception ; la littérature nous apprend ainsi que l’humour est présent dans de nombreux métiers. Il peut permettre une rupture avec la monotonie du travail ouvrier10 ou mettre à distance la peur de la mort chez les mineurs11. Il est également mobilisé pour conjurer les mauvais sorts chez les croque-morts12 et permet aux étudiants en médecine de juguler la crainte et le dégoût ressentis lors des leçons d’anatomie sur les cadavres13. Les brancardiers des urgences14 et les infirmières des hôpitaux15,16 font, par ailleurs, utilisation de récits comiques pour se détendre et pour montrer aux collègues qu’ils parviennent à se distancier des désagréments du métier. Les fonctions sociales de l’humour sont donc multiples, qu’il s’agisse de créer du lien, de favoriser la convivialité, de relâcher la pression ou de dénoncer l’absurde par la dérision17.
Ainsi, même si l’étude de l’humour ne correspondait pas à l’objectif initial de ma recherche, son importance et l’intérêt de cette dimension ont « surgi » et se sont imposés à moi, rappelant, s’il le fallait, qu’un objet de recherche ne saurait se construire sans un aller-retour réflexif entre éléments empiriques et questions théoriques initiales18.
Dans le cadre d’une démarche inductive, je me suis donc interrogé sur les usages de cet humour et les discours, pratiques et représentations qu’il révèle. Ce faisant, j’ai essayé de dégager de ces usages des catégories – qui ne prétendent pas à l’exhaustivité – en fonction des acteurs concernés, des enjeux en présence et des contextes d’utilisation. Dernière remarque et non des moindres, je ne prétends évidemment pas naturaliser le registre de l’humour et ne m’érige pas en détenteur de ce qui serait ou non de l’humour. Les choix posés au long de cet article résultent de ma propre perception tout autant que des contextes d’énonciation et des retours par rapport aux interactions en jeu.
J’ai ainsi relevé trois cas de figure qui feront l’objet de sections distinctes au sein de cet article. Ces dernières seront étayées par des citations contextualisées et extraites de mon carnet de terrain.
Tout d’abord, j’aborderai l’utilisation de l’humour policier dans le cadre d’interactions avec l’ethnographe, moi en l’occurrence. Si je débute par cette section, il ne s’agit nullement de vanité de ma part ; ce sont tout simplement les premières interactions dont j’ai pu être témoin – et partie.
Ensuite, je m’intéresserai à son usage quand il est mobilisé lors d’interactions, que ce soit avec des profils de personnes jugés par la police comme plus susceptibles d’être en contact avec elle ou avec d’autres catégories de citoyens. Ces scènes se sont imposées à moi lors de patrouilles, d’interpellations ou d’interrogatoires.
Enfin, je discuterai de l’utilisation de l’humour policier entre pairs. Si cette section est la dernière, c’est parce que ces interactions ont été les plus tardives à se manifester devant moi. Ici, la question de la confiance accordée à l’ethnographe prend tout son sens, notamment quand il s’agit d’humour impliquant la hiérarchie ; c’est ce qu’il ressort des discours des policières et policiers que j’ai pu recueillir.
Il me faut ici avouer que cette récolte des discours policiers ne se fit pas sans mal ; en effet, les policières et policiers ne manifestaient aucune méfiance en me voyant noter des informations techniques et pratiques quant à leur métier mais il n’en était pas de même dès lors que je prenais note de leurs paroles quant à des aspects qui, selon eux, n’entraient pas dans le cadre de ma recherche19. Cette situation nous est relatée par la littérature : le chercheur en observation non dissimulée est confronté à des problèmes lorsqu’il doit noter ce que les acteurs jugent ne relevant pas de l’activité de travail, mais davantage d’échanges non fonctionnels20. Je me suis donc adapté en différant ma prise de notes de quelques minutes ou, dans le cas de propos devant être retranscrits tels quels, j’ai opté pour le smartphone comme support d’écriture. Il s’avère que son utilisation n’éveille pas les soupçons ; sans doute est-ce dû au fait que les membres du corps policier en font régulièrement usage tout au long de la journée.
Pour conclure cette partie, je mentionne la nécessaire anonymisation des prénoms, noms ainsi que des zones de police qui constituent mon terrain de recherche.
« Bienvenue chez nous ! » : l’humour comme rite de passage ?
Ce titre de section traduit mon ressenti quant à mes premières interactions avec les policières et policiers. Ici, je relate une scène qui s’est déroulée le tout premier jour de mon terrain.
Je suis en voiture avec deux inspecteurs dont j’ai fait la connaissance cinq minutes plus tôt alors que j’étais au commissariat et qu’un gradé m’introduisait auprès de l’équipe que j’allais suivre durant la journée. A peine avons-nous démarré que Gaëtan – assis sur le siège passager – montre à son collègue Alejandro des photos de son bébé. C’est le point de départ d’une discussion entre eux sur la vie de famille. Au bout de quelques minutes, Alejandro m’interpelle tandis que je suis assis à l’arrière du véhicule. Il m’interroge quant à ma vie privée et comme je réponds « non » à ses questions concernant le statut marital et la présence d’enfants, il ajuste son rétroviseur pour me regarder et me dire sur un ton narquois :
« Kevin, tu es une tarlouze ? »21 (Alejandro, 36 ans, inspecteur, zone de police G)
Cela fait pouffer de rire son collègue et me donne, par la même occasion, le ton qui sera imprimé à toute la journée en compagnie de ces policiers. Ici, je m’empresse de préciser que celle-ci s’est très bien passée et que l’entente fut cordiale.
J’ai volontairement pris un exemple frappant mais le désir, plus ou moins explicitement avoué, de me « vanner » et/ou de me tourner en dérision marque la quasi-totalité de mes premières interactions avec les policières et policiers que j’ai eu l’occasion de suivre, quelle que soit la zone de police concernée.
A ce titre, je livre un autre exemple. Ce jour-là, j’arrive de bonne heure au commissariat et suis directement pris en charge par le policier que je vais suivre durant la journée. Il se montre fort sympathique et se propose de répondre à toutes mes questions éventuelles avant que nous ne sortions du commissariat. Au bout d’une quinzaine de minutes d’un échange fructueux en termes d’informations, il me demande ce que j’ai fait comme études, ce à quoi je réponds que je suis criminologue de formation. En joignant à la parole un clin d’œil, il me dit alors en souriant :
« Ha tu es criminologue…Donc tu ne sers à rien en fait. »22 (Antoine, 42 ans, inspecteur, zone de police J)
Tel que l’a montré la sociologie policière, l’intrusion du chercheur ou de la chercheuse dans la police entraîne une défiance spontanée, notamment en raison du caractère scientifique de sa discipline – sociologie ou criminologie – qui est soupçonnée et dont l’apport positif est questionné23.
Intégration ou mise à l’écart : quels enjeux pour l’ethnographe ?
Ces situations, auxquelles s’ajoutent nombre d’autres, m’ont permis de prendre conscience de deux éléments qui allaient conditionner mon intégration.
Tout d’abord, il a été primordial pour moi de relever, d’entrée de jeu, l’importance pour les policières et policiers, via l’humour, de me tester, de me jauger, de voir « ce que j’ai dans le ventre ». Cet état de fait n’est évidemment pas circonscrit à ma recherche et à mes sujets d’étude ; en effet, la littérature nous apprend que l’ethnographe est souvent « pris à partie », moqué par ses enquêtés24. Sans cette prise de conscience, j’aurais mal interprété ces « piques » à mon encontre qui pourtant renseignent sur la spécificité de l’univers professionnel que j’étudie, sur ses cultures et sur mon degré relatif d’intégration dans le collectif.
Cette phase nécessaire d’intégration n’est pas l’apanage de l’unique ethnographe. En effet, quelle que soit la raison de sa présence, le nouveau venu ou la nouvelle venue doit montrer qu’il ou elle a appris à se conformer à la culture humoristique du métier25. Ainsi, au-delà du cas particulier du sociologue découvrant son terrain, Bradney26 a montré que la socialisation des vendeuses débutantes passe également par l’humour : si une vendeuse se montre trop sérieuse et snob, elle est immédiatement sanctionnée par ses pairs, qui la taquinent sans cesse afin qu’elle s’adapte et se conforme aux coutumes de l’équipe ; ce faisant, elle contribue au maintien du required joking 27. Ce concept – qui implique qu’il existerait, dans le milieu professionnel, une sorte d’humour obligatoire – me permet de faire le lien avec le second élément qui, lui, a mis plus de temps à infuser dans mon esprit.
Il est question, ici, du souhait des policières et policiers de me voir faire preuve de répartie et de « rentrer dans leur jeu ». Il ne s’agissait pas seulement de se gausser de moi, mais aussi de susciter en moi une réaction. Tel que mentionné supra, au début du terrain, j’ai été pris au dépourvu, aussi je ne réagissais à ces moqueries que via des sourires de convenance et des rires un peu forcés. Et j’ai vite compris que cela engendrait une certaine frustration chez les policières et policiers qui pouvait, en certaines occasions, se muer en méfiance. Je me voyais mis à l’écart et certains pans de leurs discours et de leurs pratiques me demeuraient dissimulés. Mes enquêtés jouaient de cette maîtrise qu’ils avaient partiellement sur mon accès aux situations et donc aux données ; plus exactement ils se jouaient de moi.
Je me suis donc adapté en m’autorisant, dans les limites de la retenue imposée par mon rôle, à faire preuve, en certaines circonstances, d’une légère impertinence et, à mon tour, de les taquiner. Et je fus soulagé de constater que cette prise de risque s’avéra payante ; en effet, ils prenaient mes traits d’humour, non pas pour des attaques personnelles ou pour une trahison à la cause policière, mais bien comme une marque d’intégration.
Ces deux éléments que j’ai identifiés constituent en fait deux étapes obligatoires pour toute nouvelle recrue qui doit « dans un premier temps apprendre à ne pas s’offusquer des taquineries qui lui sont adressées, avant de pratiquer dans un second temps l’art de plaisanter et de faire rire les collègues »28.
C’est ainsi que pour plusieurs policières et policiers, je suis passé symboliquement du statut de « chercheur », personne extérieure pouvant susciter la méfiance, au statut de « stagiaire », personne qui s’intègre en se pliant à leur jeu et qui accepte de se faire avoir.
Identifier l’ethnographe : un enjeu policier ?
« Se faire avoir » s’impose comme un concept important dans ce processus d’intégration. Je l’emprunte à Gwénaëlle Mainsant29 et me permet de mentionner que si les policières et policiers aimaient qu’il y ait du répondant, il ne fallait pas que le dernier mot me revienne.
Je relate ici une scène qui a pris place après le temps de midi, alors que je quittais le commissariat en compagnie de la policière Sophie et de son collègue Nathan.
Au moment de rentrer dans la voiture, Sophie me déclare en souriant qu’il y a une tradition au sein de leur service qui consiste, pour le stagiaire, à payer le café et le chocolat post-repas de midi. Tout en lui rendant son sourire, je lui indique que je ne suis pas dupe de la manœuvre mais que je serais ravi de leur offrir un café et un chocolat. Nous faisons alors une halte de quelques minutes dans une station-service, au terme de laquelle je me charge de régler la petite note de cette collation à emporter. Alors que nous regagnons tous trois la voiture, Sophie dit à Nathan :
« T’as vu, on l’a bien eu le stagiaire. Il a gobé cette histoire de tradition ! »30 (Sophie, 27 ans, inspectrice, zone de police G)
Ainsi, même si je leur ai signifié que je savais qu’ils bluffaient, ils ont mis ça de côté pour s’en tenir à leur script dans lequel le « stagiaire » se fait avoir.
Au travers de ces marques d’humour, un véritable jeu d’étiquetage se déploie visant à transcrire mon positionnement dans les codes policiers. Cet état de fait s’accorde avec la vision de Pierre Fournier31 qui appréhende la relation d’enquête, du point de vue de l’enquêté, comme une suite de tentatives d’identification de la relation et de l’ethnographe pour situer ce dernier à partir des codes et des représentations indigènes. A défaut, il risque d’être « le dindon de la farce », qui exprime la position dans laquelle le sociologue est placé en raison du malaise que ressentent les autres membres du groupe lorsqu’ils essaient de le « cerner », sans pouvoir y parvenir, puisqu’ils ne disposent pas des informations suffisantes32. Cette situation peut s’expliquer par le fait que le chercheur dispose rarement d’un « rôle social »33 qui servirait à l’identifier en propre, en particulier lorsque sa position évolue au regard des codes et usages de l’institution.
Police et public : l’humour comme mise à distance ?
La deuxième catégorie dégagée de mes observations concerne les interactions entre les membres de la police et leurs « populations cibles » entendues comme des ensembles d’individus « dont les policiers anticipent qu’ils pourraient être les victimes ou les auteurs d’infractions dont ils ont en charge la répression »34. Certaines inspectrices et certains inspecteurs que j’ai suivis préfèrent user du terme de « clients » et c’est notamment – mais pas seulement – en leur présence, sur le terrain, hors des bureaux ou encore dans ces derniers que le « jeu policier se déploie avant tout et prend une forme ludique »35.
Je rapporte, ici, une scène dont j’ai été témoin devant la cellule d’un commissariat. Un homme sans papier venait d’être interpellé et placé en détention. A peine dans la cellule, il se met à frapper sur la porte que l’un des policiers, Jean-Baptiste, que j’accompagnais ce jour-là venait de refermer. Ce dernier se tourne vers moi en souriant avant d’ouvrir le judas grand angle de la porte. La personne a à peine le temps de dire « Monsieur » que Jean-Baptiste lui coupe la parole pour lui enjoindre de l’appeler « Madame ». Après un bref silence, la personne redit alors « Monsieur » et Jean-Baptiste durcit le ton en lui répétant de l’appeler « Madame ». L’homme s’exécute et pour toute réponse, Jean-Baptiste claque le judas. Et comme nous remontons tous deux au rez-de-chaussée du commissariat, il me glisse :
« Tu vois, on peut leur faire dire ce qu’on veut ; ça me fait rire. »36 (Jean-Baptiste, 29 ans, inspecteur, zone de police J)
La lourdeur émotionnelle de cette scène, vécue de mon point de vue, contrastait avec le détachement du policier qui considérait, d’après ses propos, avoir fait preuve d’humour. A contrario, j’ai ressenti là l’expression d’une violence à l’encontre d’une personne sur qui s’exerce le pouvoir policier.
Mais d’autres situations m’ont, si je puis dire, davantage mis à l’épreuve car je n’ai pas été cantonné au rôle de spectateur mais j’ai fait office de figurant. En l’occurrence, je livre une scène qui s’est déroulée dans une voiture de patrouille après l’interpellation d’un homme qui invectivait les passants dans la rue. En route pour le commissariat, le policier John, assis à l’arrière en compagnie de la personne menottée, entreprend de l’interroger sur son identité et son parcours de vie. Il se rend alors compte, tout comme son collègue et moi-même, que la personne manifeste des troubles de l’élocution et souffre probablement de troubles mentaux qui l’amènent à raconter des éléments de sa vie qui ne font aucun sens. Néanmoins, l’homme se montre curieux au sujet des policiers et leur demande où ils ont fait ce qu’il appelle « leurs études d’inspecteur », ce à quoi John répond :
« Mon collègue et moi on a fait nos études d’inspecteur dans cette ville, et nos études de commissaire sur la lune. Et puis on a travaillé au FBI avant de revenir ici. Et celui qui est devant (en parlant de moi), c’est le big boss, le commissaire principal. »37 (John, 31 ans, inspecteur, zone de police G)
Cette utilisation de l’humour vis-à-vis de groupes dominés constitue, à mon sens, une forme de mise à distance mais aussi l’expression de rapports de pouvoir omniprésents. C’est le policier qui choisit le registre de l’humour et qui, ainsi, attribue des rôles au-delà de ce qui est formalisé.
Tel que mentionné supra, l’humour ne se manifeste pas seulement en présence de « clients », il peut s’exercer sur d’autres catégories de citoyens. Dans ces situations, l’humour peut s’exprimer sur un ton plus léger mais qui n’en demeure pas moins marqueur d’un rapport de force. A ce titre, lors d’une patrouille pédestre en compagnie d’une inspectrice et d’un inspecteur, j’ai pu constater leur propension à prendre contact de manière humoristique avec les personnes qu’ils allaient réprimander. C’est ainsi que, par exemple, Gwendoline (31 ans, inspectrice, zone L) brisa la glace avec trois personnes assises sur un banc occupées à consommer de l’alcool. Elle s’approcha d’eux en souriant et leur dit sur un ton informel :
« Salut les garçons ! Par une si belle journée, ne perdez pas votre temps à picoler. Jetez-moi ces cannettes et allez vous balader au parc. »38 Gwendoline (31 ans, inspectrice, zone L)
Ici, les personnes auxquelles s’adresse l’inspectrice ne correspondent pas à ce que certaines policières et certains policiers m’ont présenté comme leurs « clients », ce qui peut expliquer la nuance dans l’utilisation de l’humour par rapport à la scène précédente. Il ne s’agit pas de personnes vulnérables et en contact récurrent avec la police pour des faits qualifiés d’infractions.
D’autres policières et policiers utilisent l’humour pour désamorcer un début de conflit ou calmer une situation potentiellement dangereuse. Je peux ici mentionner une discussion peu banale dont j’ai pu être spectateur. Dans le cadre d’un appel pour trouble de voisinage, Emmerich et son collègue Nathan se présentèrent chez une personne âgée qui – je l’apprendrai plus tard ce jour-là – était atteinte du syndrome de Korsakoff39. Devant son agressivité et les affabulations dans son discours, Emmerich prit le parti d’accueillir avec empathie les propos incohérents de l’homme. Plus encore, il distilla quelques blagues, à seule fin de calmer l’énervement du monsieur, dans l’attente de l’ambulance. Quand celui-ci fut pris en charge, je ne pus m’empêcher de saluer sa gestion de la situation et il me répondit sobrement :
« Tu sais, que je sois gentil ou méchant avec les gens, mon salaire reste le même. Alors autant être gentil et faire preuve d’humour, surtout quand on est confronté à la misère humaine au quotidien. »40 Emmerich (38 ans, inspecteur, zone L)
Cette scène montre que l’utilisation d’un humour qui désamorce peut être une composante essentielle de la motivation d’une policière ou d’un policier à exercer son métier. Nombre d’entre eux m’ont affirmé être autant psychologues ou assistants sociaux que policière ou policier. Si plusieurs discours recueillis indiquent que cet état de fait peut générer de la frustration voire de la colère, d’autres révèlent ainsi que policières et policiers peuvent tirer une certaine satisfaction, pour ne pas dire une satisfaction certaine, de ce métier « multi casquette ». Cette utilisation de l’humour rend également compte de l’un des deux traits considérés comme les plus aptes à définir la police de façon universelle41 : le pouvoir discrétionnaire dont bénéficie policières et policiers dans le cadre de leurs missions et interventions ; l’autre étant la capacité d’usage de la contrainte physique.
L’humour policier vis-à-vis de la population : l’expression d’un rapport de pouvoir ?
Tel que je l’ai mentionné supra, lors de ces échanges dont j’ai pu être témoin, il m’a semblé que l’humour utilisé par les policières et policiers poursuivait essentiellement l’objectif de mise à distance, même si celle-ci peut se faire de différentes manières.
Elle peut être opérée par le biais de plaisanteries gratuites ou de discours disqualifiants. Dans ce cas, l’humour cristallise un rapport de pouvoir et permet l’énonciation ouverte et claire de moqueries à l’égard de « clients »42, pour reprendre un terme indigène. Ce faisant, il témoigne d’une volonté de soumettre la personne à l’autorité ou de la disqualifier sur base de son discours. Des informations que j’ai pu recueillir au cours de mes observations, il ressort que les relations avec les usagers de l’espace public ne sont pas toujours nécessairement appréciées, notamment en raison du potentiel de tensions qu’elles peuvent faire naître. Mais – et cela m’a été rapporté par plusieurs policières et policiers – il est impossible, sur le long terme, de ne manifester que de l’agressivité car cela amène à un épuisement mental. Aussi, elle cède souvent la place à la moquerie. Mais derrière celle-ci se dissimule une violence à l’encontre de groupes dominés.
La mise à distance peut également apparaître moins nette, surtout quand l’humour qui la sert se révèle être plus léger et bon enfant. Mais cet outil subtilement utilisé constitue également l’expression d’un rapport de pouvoir entre police et public. La possibilité de faire des remontrances avec humour au lieu d’afficher une posture dominante ou de raconter des blagues plutôt que d’élever la voix lors d’une interaction houleuse indique l’existence d’un rapport de pouvoir qui permet au policier ou à la policière de modeler l’interaction, là où le public (et le chercheur) ne peut que la subir, et constitue également un rappel à l’ordre social.
Discrétion ou dénonciation, adhésion ou contestation : l’ethnographe en porte-à-faux ?
Cet objectif de mise à distance par le biais de l’humour fait apparaître plusieurs enjeux qui peuvent mettre l’ethnographe dans une position fort peu enviable. Tel que nous l’avons vu, le positionnement du chercheur sur son terrain est le lieu ou bien l’enjeu de négociations43.
Devant la discrimination ou la disqualification d’une personne, l’enjeu de la discrétion implique, dans mon chef, de ne pas trahir la confiance des policières et policiers en ébruitant scènes et propos auprès de leurs collègues ou de leur hiérarchie. Et comme nous l’avons vu, en certains cas il peut se produire un glissement qui me fait passer de spectateur à figurant. Je ne suis plus seulement témoin d’un discours policier visant à se moquer mais j’en deviens partie intégrante et intégrée, malgré moi. C’est alors que, me concernant, un autre enjeu fait surface. En plus de la discrétion, je suis également sollicité sur le terrain de l’adhésion. Non seulement, je ne dois pas ébruiter le discours mais je ne dois pas non plus le remettre en question.
Nous le voyons donc, le jeu d’étiquetage – dont j’ai parlé supra – m’assure une position réaffirmée d’ethnographe, mais qui est mise à l’épreuve dans l’action44. En effet, les policières et policiers jouent à m’introduire dans leur discours et dans l’activité policière.
L’humour entre pairs : plus qu’une sociabilité, un révélateur de pratiques professionnelles ?
Dans le cadre de leurs moments de coulisses – concept que j’emprunte à Erving Goffman et qui se traduit par ces moments où les acteurs abandonnent temporairement leur façade et cessent de réciter un rôle – les policières et policiers font utilisation de l’humour entre collègues à des fins diverses qui ne sont pas sans lien avec des enjeux professionnels. Je précise à nouveau ici que la thématique des coulisses de Goffman est au centre de ma thèse de doctorat. Elles peuvent notamment leur permettre d’exprimer sans retenue l’indifférence et la colère, tout comme le font les serveurs du Shetland Hôtel décrits par Goffman45 dès qu’ils se réfugient dans les cuisines, à l’abri du regard des clients du restaurant au même titre que policières et policiers en rentrant dans leur voiture ou au commissariat, à l’abri du regard de la population. Mais ces coulisses autorisent l’humour à d’autres fins.
Tout d’abord, il peut s’agir de faire passer un message pour atténuer une frustration qui peut tout autant être en lien avec leurs pratiques professionnelles qu’avec leur environnement de travail. À ce titre, je propose, ci-dessous, une citation dont la tournure m’apparaît humoristique et que j’ai pu entendre dans plusieurs zones de police, dans des contextes forts différents mais qui sont tous liés à un sentiment d’incohérence quant au fonctionnement de la police :
« Le bon sens s’arrête là où la police commence. »46 (Daniel, 26 ans, inspecteur, zone de police G ; Jean-Benoit, 29 ans, inspecteur, zone de police I ; Elodie, 42 ans, inspectrice, zone de police J)
L’humour est ici mobilisé par certaines et certains de ses membres pour signifier que la police échappe à toute logique, par exemple lorsqu’elles et ils mentionnent que le télétravail est arrivé dans leur service après la période de confinement liée au coronavirus ou encore quand elles et ils soulignent que leurs nouvelles voitures sont équipées de boites de vitesses manuelles alors qu’elles et ils avaient demandé une transmission automatique car rouler en ville implique de s’arrêter et de redémarrer régulièrement et passer systématiquement les vitesses en embrayant constitue une perte de temps.
L’humour peut aussi être convoqué lorsqu’il s’agit d’euphémiser des pensées ou des situations trop désagréables, ce faisant il permet de lutter contre le stress ou l’anxiété qu’elles pourraient faire surgir. Cet élément relève des stratégies de défense mises en évidence par la psychodynamique du travail47.
J’évoque, ici, la scène à laquelle j’ai assisté de deux jeunes policières à qui un supérieur demande de tenir un périmètre de sécurité sur le lieu d’un décès suspect48. L’une doit se poster devant la porte de l’immeuble et l’autre devant la porte de l’appartement dans lequel se trouve le corps. Pour décider qui ira où, elles se livrent à un jeu qui leur procure un moment de rire complice dans un contexte loin d’être joyeux. Elles ferment toutes deux leur main droite et se mettent à l’agiter de bas en haut en chantant, à voix basse :
« Pierre…Papier…Ciseaux. »49 (Julie, 23 ans et Jennifer, 22 ans, inspectrices, zone de police J)
Dans cette scène, le jeu sert de support tangible à l’incarnation de l’humour. Par ce jeu-là, elles se jouent avec humour d’une situation pouvant générer de l’anxiété et du mal-être.
Enfin, au fil du terrain, j’ai pu prendre connaissance du fait que les policières et policiers, quels que soient la zone ou le service, sont particulièrement friands de récits d’anecdotes d’intervention et d’interactions avec la hiérarchie, qui sont systématiquement mis en scène par la policière ou le policier qui raconte. Les deux supports grammaticaux de l’humour, verbal et corporel50, sont mobilisés mais pas de manière équilibrée. Ainsi, même si leurs plaisanteries sont de l’ordre du discours, elles s’inscrivent néanmoins dans un genre théâtral qui repose beaucoup plus sur les mimiques, la posture et les gestes que sur la parole ou les textes51. Les policières et policiers s’amusent souvent à forcer le trait pour le seul divertissement des collègues ; il s’agit tout autant de rire que de mettre en scène ce rire. J’ai pu relever cet état de fait lors de conversations téléphoniques avec des citoyens, durant lesquelles la policière ou le policier joue un double jeu. Tandis qu’elle ou il contrôle parfaitement et avec courtoisie l’interaction officielle, elle ou il amuse ses collègues par le biais de grimaces volontaires et de gestes d’irritation exagérés. La mise en scène de ce « double jeu », alternant et soulignant le contraste entre la comédie de la politesse, jouée pour la citoyenne ou le citoyen, et la parade de la dérision, jouée pour les collègues en coprésence, est comique et déclenche le rire des pairs52.
Ces plaisanteries, en soulignant la dimension théâtrale, créative ou rituelle de l’humour, rappellent que le caractère comique de la dérision est reconnu et légitimé par le rire du public des pairs et suppose que l’audience accepte et partage cette réinterprétation humoristique de la situation53. Si l’audience ne rit pas, cela peut indiquer que les participants ne partagent pas les mêmes inquiétudes et expériences, voire témoigner de l’absence de réciprocité, d’égalité statutaire entre eux54.
A mon sens, cette utilisation de l’humour participe au renforcement de la cohésion de groupe. Ses membres partagent leurs expériences, les confrontent et les comparent ; ce qui les rend détenteurs d’un savoir commun et renforce l’esprit de corps. La dimension conformiste de l’humour contribue à « souder » le collectif de travail : en échangeant des blagues, les collègues procèdent en effet à un discret travail de vérification de dispositions et d’un ethos communs leur permettant de (se) reconnaître chacun comme membre à part entière du groupe55.
Ceci fait écho à une autre dimension importante de l’humour qui renvoie au processus d’individuation qu’il implique dans de nombreux cas. En effet, les plaisanteries faites ou subies forment un ensemble distinctif permettant à chacun d’exister comme individu singulier parmi ses semblables différents ; à terme, la nature des moqueries et l’identité des protagonistes conduisent parfois à la constitution de figures stabilisées tel le bouc émissaire ou le clown56.
Rire de la hiérarchie : une tentative de réappropriation de l’autonomie ?
Si l’humour marque la socialisation professionnelle au métier en assurant le respect des coutumes et la cohésion du groupe, cette dernière se perpétue également dans un travail intense de distinction collective avec les éléments perçus comme « extérieurs » au groupe. Se présente alors la forme de l’opposition « nous » /« eux »57 qui peut tout autant désigner : les membres du corps policier et les civils ; les membres de services de police différents ; les policières et policiers dits de terrain et leur hiérarchie. Dans chacun de ces cas, l’humour participe à ce processus de définition de frontières en s’assurant de positions communes pour garantir une spécificité professionnelle et se protéger des atteintes potentielles. C’est ainsi que les policières et policiers de terrain s’amusent souvent aux dépens et/ou à l’insu des chefs. En se moquant de l’inadéquation supposée de leurs décisions, des conditions et des rythmes de travail imposés, elles et ils opposent à l’organisation un univers normatif alternatif qui leur permet de regagner une marge de liberté et d’autonomie58.
À ce titre, je mentionne que policières et policiers, pourtant conscients de mon rôle d’ethnographe et donc d’externe à leur institution, ont plus d’une fois fait part, devant moi, de leurs moqueries envers « les couronnés »59, surtout quand il s’agit de fustiger des décisions témoignant, selon eux, de leur méconnaissance des conditions de travail et de l’expérience de terrain60. Il est de fait que l’enjeu est, ici, pour moi, de pouvoir être témoin de ces moments de coulisses, au sein du commissariat, en voiture ou dans tout autre lieu inaccessible au public. Cela implique, tout d’abord, un travail de connaissance et de reconnaissance des cultures policières. Jumelée à celui-ci, la nécessité de gagner la confiance des membres du groupe s’impose, notamment quand il s’agit de plaisanteries touchant à la hiérarchie. En effet, il existe une inhibition initiale face au chercheur, en particulier quand il s’agit de plaisanteries touchant à la hiérarchie61, les enquêtés se demandant « de quel côté il est » et s’il ne va pas les trahir ou les dénoncer62.
Cet humour, parfois mordant, vis-à-vis de la hiérarchie s’exprime d’ailleurs dès la formation à l’Académie :
« En arrivant à l’Académie, on m’a directement mis au parfum sur le métier : la technique du parapluie ! ...Se couvrir en toute circonstance. De toute façon, on sera critiqué par la hiérarchie. Mais on s’paiera leurs têtes devant une bière. »63 (Ludwig, 29 ans, inspecteur, zone de police L)
Ainsi, les plaisanteries subversives, bravades et défis critiquant et se moquant de la hiérarchie réaffirment symboliquement le sens de la distance entre deux « sous-cultures organisationnelles » et célèbrent l’existence d’une « contre-culture satirique »64. Cela revient à revendiquer explicitement une marge d’autonomie dans la perception critique de l’organisation du travail et des rapports sociaux, tout en assurant la réalisation efficace des activités quotidiennes65.
La hiérarchie peut ne pas voir d’un très bon œil ces formes d’humour et ces petits moments de distraction conviviale créant des interstices dans l’activité productive66. Cela provient notamment du fait que la hiérarchie ne retiendrait que la dimension ludique – parler ne serait que bavarder entre collègues, plaisanter67 – ou subversive – parler et se ménager des pauses joviales ne seraient qu’une forme de résistance, de perte de temps, de contournement et de défi aux prescriptions techniques.
Or, ces plaisanteries et ces plaintes joviales, intervenant durant la réalisation des activités, aident à tenir le rythme, à cadencer le travail, à se distancier du rôle pour renouveler son entrain et son engagement, célèbrent et confirment l’appartenance à une équipe solidaire et soudée, contribuent à créer, à partager et à maintenir la professionnalité du métier68, et offrent des moments de rupture dans la répétitivité et la monotonie de l’activité69.
En guise de conclusion
Tel que nous l’avons vu, l’humour offre de multiples pistes dans la compréhension du travail – y compris de celui de l’ethnographe sur son terrain – si l’on ne se limite pas à une seule explication ou à un seul aspect, aussi pertinent soit-il. En effet, l’humour occupe une place centrale dans le déroulement quotidien des activités70 : d’abord parce qu’il renseigne sur la place de chacun vis-à-vis de la hiérarchie et donc de la position occupée dans la division du travail ; ensuite, parce qu’il permet de comprendre comment peuvent se réguler certaines formes d’interaction au travail ; enfin, parce que l’humour et le rire qu’il suscite fonctionnent comme un mode de régulation des affects liés à l’activité laborieuse et aux conditions de travail.
La première section de cet article nous l’a montré, en tant que chercheuse ou chercheur l’humour policier nous bouscule, nous désarçonne et notre manière de le gérer et d’y répondre constitue un facteur essentiel de notre intégration ou de notre mise à l’écart. Dans le même temps, il permet aux enquêtés de nous identifier selon leurs représentations et leurs codes et d’exprimer sur nous un rapport de pouvoir car ils se savent partiellement maîtres de notre accès aux données.
Tel que montré au sein de la deuxième section, l’humour constitue également une manière, pour la police, d’interagir avec la population et ce, dans le but de la mettre à distance de différentes manières, souvent intenses et parfois cocasses. Nous y retrouvons également l’expression d’un rapport de pouvoir, cette fois-ci opéré non pas sur le chercheur mais sur des groupes de dominés.
Enfin, la troisième section nous montre que l’humour permet aussi de saisir les tensions et les désagréments liés au travail, ainsi que la façon pour les policières et les policiers de les exprimer, les partager, les distancier, voire les dépasser grâce au soulagement et au défoulement généralement procurés par le rire71. Ainsi, l’improvisation d’une plaisanterie est une façon de montrer aux collègues que la pénibilité du métier ne domine pas qui en rit et que c’est justement par le biais de l’humour qu’il s’en libère72. L’humour permet donc de « faire front et de survivre » aux pénibilités du travail73,74.
Même si la hiérarchie peut ne pas le reconnaître, l’humour ne constitue ni une perte de temps ni une manœuvre de subversion gratuite. Il s’agit d’une forme de « résistance créative » qui a souvent comme sujet la dénonciation des conditions de travail et les critiques à l’encontre de la hiérarchie qui sous-estimerait et ne reconnaîtrait ni les compétences ni les difficultés auxquelles sont confrontés les subordonnés dans la réalisation de leurs activités75. L’humour est ici dirigé vers un groupe dominant et permet de renouveler l’énergie et l’engagement face aux contraintes et aux complications routinières de l’activité, comme en témoignent les blue jokes76.
Pour toutes ces raisons, il me semble que l’utilisation de l’humour dans les sociabilités et dans les interventions policières ne peut être ignorée dans le cadre de la recherche car elle permet l’expression de pratiques et de propos que d’autres formes de discours plus maitrisées tairaient. En ne s’y intéressant pas, on risque de n’avoir accès qu’à des informations lacunaires ou formatées. Dès lors, je rejoins Geneviève Pruvost quand elle nous dit que, sans postuler une vérité des représentations et pratiques policières à travers l’humour, le fait de s’y intéresser contrebalance cette formation ou ce conditionnement à un discours homogénéisant par les policières et policiers sur leurs activités77.
https://crpsd.ulb.ac.be/?p=1981, site consulté le 21 août 2025. ↩
Il s’agit d’une thèse en sociologie réalisée sous la direction de Maïté Maskens et de Sybille Smeets. Elle étudie l’impact de l’utilisation ou de la non-utilisation de la technologie par les policières et policiers de terrain dans le cadre de leur travail sur leurs moments de « coulisses » au sens goffmanien du terme. ↩
B2/223/P3/DIGIPOL: Digitalizing the police: internal and external challenges for the police organization in an inclusive society (DIGIPOL), site consulté le 25 septembre 2025. ↩
Malinowski B. Les Argonautes du Pacifique occidental, Paris, Gallimard, 1963, p. 68. ↩
Cléret B., « L’ethnographie comme démarche compréhensive : immersion dans les dynamiques consommatoires du rap en France », in Recherches qualitatives, 32(2), 50-77. ↩
Moummi A., « De l’usage du “je” dans l’écriture scientifique », in Rêves de laïcité, 2020, https://doi.org/10.58079/qpj8, site consulté le 14 décembre 2025. ↩
L’intérêt de cette mobilisation est d’offrir une vision alternative à « la culture policière » conceptualisée comme entité monolithique dès les années 1960, notamment à la suite des travaux de Jerome H. Skolnick. ↩
Chan J., « Changing police culture », in The British Journal of Criminology, Vol. 36(1), 1996, pp. 109-134. ↩
Le Lay S. et Pentimalli B., « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
Roy D., « L’heure de la banane », in D. Roy, Un sociologue à l’usine, Paris, La Découverte, [1959] 2006, pp. 155-187. ↩
Pitt M., The World on Our Backs, London, Lawrence and Wishart, 1979. ↩
Bernard J., Croquemort. Une anthropologie des émotions, Paris, Métailié, 2009. ↩
Godeau E., L’« Esprit de corps ». Sexe et mort dans la formation des internes en médecine, Paris, Éditions de la Maison des sciences humaines, 2007. ↩
Peneff J., L’Hôpital en urgence. Étude par observation participante, Paris, Métailié, 1992. ↩
Goffman E., La Mise en scène de la vie quotidienne. 1. La présentation de soi, Paris, Éditions de Minuit, [1956] 1973. ↩
Grosjean M., Communication et intelligence collective, Paris, Puf, 1999. ↩
Besson G., « L'humour, ressource personnelle et collective dans l'action sociale », in Vie sociale, Vol. 2(2), 2010, pp. 49-58, https://doi.org/10.3917/vsoc.102.0049. ↩
Le Lay S. et Pentimalli B. « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
La recherche DIGIPOL a pour but d’étudier comment le processus de digitalisation au moyen de technologies telles que les caméras corporelles, les terminaux mobiles et les applications telles que Focus, ou encore les applications d’analyse, affectent le travail quotidien de la police locale belge. De plus, elle vise à développer une meilleure compréhension de la manière dont l’émergence de la technologie dans l’organisation policière change l’environnement et les conditions de travail, les relations internes de travail et les relations entre la police et le public., https://www.belspo.be/belspo/Fedra/proj.asp?l=fr&COD=B2%2F223%2FP3%2FDIGIPOL, site consulté le 13 décembre 2025. ↩
Teiger C., « Parler quand même : les fonctions des activités langagières non fonctionnelles », in Boutet J. (dir.), Paroles au travail, Paris, L’Harmattan, 1995, pp. 45-72. ↩
Citation extraite du carnet de terrain. ↩
Citation extraite du carnet de terrain. ↩
Monjardet D., « Police et sociologie : questions croisées », in Déviance et société, Vol. 9 (4), 1985, pp. 297-311, https://doi.org/10.3406/ds.1985.1452. ↩
Peneff J., L’Hôpital en urgence. Étude par observation participante, Paris, Métailié, 1992. ; Madec A., « Rires et relations d’enquête », in Ethnologie française, Vol.32 (1), 2002, pp. 89-94. ; Mainsant G., « Prendre le rire au sérieux. La plaisanterie en milieu Policier », in Bensa A. et Fassin D.(dir.), Les Politiques de l’enquête, épreuves ethnographiques, Paris, La Découverte, 2008, pp. 99-120. ↩
Peneff J., L’Hôpital en urgence. Étude par observation participante, Paris, Métailié, 1992. ↩
Bradney P., « The Joking Relationship in Industry », in Human Relations, Vol.10 (2), 1957, pp. 179-187. ↩
Le Lay S. et Pentimalli B., « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
Le Lay S. et Pentimalli B., « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181, p. 147. ↩
Mainsant G., « Prendre le rire au sérieux. La plaisanterie en milieu Policier », in Bensa A. et Fassin D.(dir.), Les Politiques de l’enquête, épreuves ethnographiques, Paris, La Découverte, 2008, pp. 99-120. ↩
Citation extraite du carnet de terrain. ↩
Fournier P., « L’âge et le sexe de l’ethnographe : éclairants pour l’enquêté, contraignants pour l’enquêteur », in Ethnographiques.org, n°11, mis en ligne en octobre 2006, consulté le 15 septembre 2025 in [https://www.ethnographiques.org/2006/Fournier]. ↩
Le Lay S. et Pentimalli B., « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
Goffman E., La Mise en scène de la vie quotidienne. 1. La présentation de soi, Paris, Éditions de Minuit, [1956] 1973. ↩
Mainsant G., « Prendre le rire au sérieux. La plaisanterie en milieu Policier », in Bensa A. et Fassin D.(dir.), Les Politiques de l’enquête, épreuves ethnographiques, Paris, La Découverte, 2008, pp. 99-120. ↩
Mainsant G., « Prendre le rire au sérieux. La plaisanterie en milieu Policier », in Bensa A. et Fassin D.(dir.), Les Politiques de l’enquête, épreuves ethnographiques, Paris, La Découverte, 2008, pp. 99-120, p. 101. ↩
Citation extraite du carnet de terrain. ↩
Citation extraite du carnet de terrain. ↩
Citation extraite du carnet de terrain. ↩
« Le syndrome de Korsakoff (SK) est classiquement décrit comme un syndrome amnésique diencéphalique caractérisé par des troubles sévères de la mémoire épisodique, des déficits exécutifs et la préservation de la mémoire sémantique. », Pitel A.-L., Beaunieux H., Sullivan E.-V., Pfefferbaum A., Viader F., Desgranges B. et Eustache F., « Le syndrome de Korsakoff revisité », in Revue de neuropsychologie, Vol. 1(1), 2009, p. 84. https://doi.org/10.1684/nrp.2009.0013. ↩
Citation extraite du carnet de terrain. ↩
Fassin D., « Pouvoir discrétionnaire et politiques sécuritaires : Le chèque en gris de l'État à la police », in Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 201202(1), 2014, pp.72-86. ↩
Mainsant G., « Prendre le rire au sérieux. La plaisanterie en milieu Policier », in Bensa A. et Fassin D.(dir.), Les Politiques de l’enquête, épreuves ethnographiques, Paris, La Découverte, 2008, pp. 99-120. ↩
Mainsant G., « Prendre le rire au sérieux. La plaisanterie en milieu Policier », in Bensa A. et Fassin D.(dir.), Les Politiques de l’enquête, épreuves ethnographiques, Paris, La Découverte, 2008, pp. 99-120. ↩
Mainsant G., « Prendre le rire au sérieux. La plaisanterie en milieu Policier », in Bensa A. et Fassin D.(dir.), Les Politiques de l’enquête, épreuves ethnographiques, Paris, La Découverte, 2008, pp. 99-120. ↩
Goffman E., La Mise en scène de la vie quotidienne. 1. La présentation de soi, Paris, Éditions de Minuit, [1956] 1973. ↩
Citation extraite du carnet de terrain. ↩
Dejours C., Travail : usure mentale. De la psychopathologie à la psychodynamique du travail, Paris, Bayard, [1980] 1993. ↩
Carnet de terrain : un « décès suspect » pour la police désigne une mort dont les circonstances ne permettent pas d'exclure une cause criminelle ou une cause médico-légale. Il doit donc faire l’objet d’une enquête judiciaire et souvent d’un examen médico-légal (autopsie). ↩
Citation extraite du carnet de terrain. ↩
Le Lay S. et Pentimalli B., « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
Mainsant G., « Prendre le rire au sérieux. La plaisanterie en milieu Policier », in Bensa A. et Fassin D.(dir.), Les Politiques de l’enquête, épreuves ethnographiques, Paris, La Découverte, 2008, pp. 99-120. ↩
Le Lay S. et Pentimalli B., « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
Coser R. L., « Some Social Functions of Laugher. A Study of Humor in a Hospital Setting », in Human Relations, Vol. 12 (2), 1959, pp. 171-182. ↩
Le Lay S. et Pentimalli B., « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
Collinson D. L., « Engineering Humor : Masculinity, Joking and Conflict in Shop Floor Relations », in Organization Studies, Vol. 9(2), 1988, pp. 181-199. ↩
Le Lay S. et Pentimalli B., « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
Hoggart R., La Culture du pauvre, Paris, Éditions de Minuit, [1957] 1970. ↩
Le Lay S. et Pentimalli B., « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
Terme utilisé par « Yannick, 24 ans, inspecteur, zone de police L » pour désigner les officiers ; extrait du carnet de terrain. ↩
Le Lay S. et Pentimalli B., « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
Ackroyd S., Thompson P., Organizational Misbehaviour, London, Sage, 1999. ↩
Becker H. S., Sociological Work. Method and Substance, Chicago, Adline, 1970. ↩
Citation extraite du carnet de terrain. ↩
Taylor P. et Bain P., « “Subterranean Worksick Blues”: Humour as Subversion in Two Call Centres », in Organization Studies, Vol. 24(9), 2003, pp. 1487-1509. ↩
Le Lay S., & Pentimalli B. « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
Le Lay S., & Pentimalli B. « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
Boutet J., « Quand le travail rationalise le langage », in Kergoat J., Boutet J., Jacot H., Linhart D. (dir.), Le Monde du travail, Paris, La Découverte, 1998, pp. 153-164. ↩
Lynch O. H., « Kitchen Antics: The Importance of Humor and Maintaining Professionalism at Work », Journal of Applied Communication Research, Vol. 37(4), 2009, pp. 444-464. ↩
Le Lay S., & Pentimalli B. « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
Le Lay S., & Pentimalli B. « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
Le Lay S., & Pentimalli B. « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
Frisch-Gauthier J., « Le rire dans les relations de travail », in Revue française de sociologie, Vol. 2(4), 1961, pp. 292-303. ↩
Noon M. et Blyton P., The Realities of Work, Basingstocke, Macmillan, 1997. ↩
Taylor P. et Bain P., « “Subterranean Worksick Blues”: Humour as Subversion in Two Call Centres », in Organization Studies, Vol. 24(9), 2003, pp. 1487-1509. ↩
Le Lay S., & Pentimalli B. « Enjeux sociologiques d'une analyse de l'humour au travail : le cas des agents d'accueil et des éboueurs », in Travailler, Vol. 29(1), 2013, pp. 141-181. ↩
Holdaway S., « Blue Joke: Humor in Police Work », in Powell C., Paton G. (eds.), Humor in Society, New York, St Martin’s Press, 1988, pp. 106-122. ↩
Pruvost G., « Enquêter sur les policiers. Entre devoir de morale et héroïsation, et accès au monde privé. », in Terrain, Vol. 48, 2007, pp. 131-148. ↩