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Volume 10

L’humour comme arme de déstigmatisation massive : analyse réflexive de drôles d’entretiens menés auprès de travailleuses du sexe

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« (…) For feminists and anthropologists committed to exploring the subjectivities of women, it is important to recognize that voice often resonates through raillery and one of the best ways to listen to women is to share their laughter »1

Introduction

À l’occasion de ma présentation pour le colloque anniversaire (E)aux troubles de l’humour (avril 2025) du Centre de recherche Pénalité, Sécurité et Déviances de la faculté de Droit et de Criminologie de l’Université Libre de Bruxelles (ULB), j’ai posé un regard particulier sur une sélection d’entretiens que j’ai menés auprès de travailleuses du sexe2, dans le cadre de ma recherche doctorale en criminologie3. L’article qui suit en est le développement.

Avant toute chose, une parenthèse méthodologique s’impose. L’exercice auquel je me suis prêtée ici a été de me replonger dans un corpus de données récoltées en amont aux fins de ma propre thèse, à la fois en relisant les retranscriptions d’entretiens, mais aussi en les réécoutant. La présence de l’humour a donc été recherchée a posteriori, n’étant pas l’objet de ma recherche en cours. L’humour s’est présenté par différents canaux : des formulations humoristiques présentes dans le corpus écrit, mais également, des rires et l’usage d’un ton particulier – que je qualifie plus loin de « léger et désinvolte » – identifiables uniquement grâce à la réécoute des entretiens enregistrés.

Les travailleuses du sexe rencontrées, différentes sur bien des aspects, partagent néanmoins toutes une réalité commune : celle de vivre une stigmatisation et un étiquetage dus à une activité professionnelle qui transgresse les normes dominantes en matière de sexualité – car « extra-conjugale, multipartenaire, mercantile et ne visant pas à la reproduction »4 –, de genre, de travail et de mode de vie. À ma grande surprise, alors que les enquêtées se livraient à propos de la stigmatisation vécue en tant que travailleuses du sexe, j’ai constaté un second degré et une forte mobilisation de l’humour lors de nos rencontres, une capacité à rire du stigmate, à le détourner, à le mettre à distance. L’humour s’y rencontre sous différentes formes : tantôt noir, tantôt trash, il permet parfois de se moquer des autres, de relâcher la tension, il se manifeste à travers des blagues, une façon détachée de parler de sujets difficiles, de les (dé)tourner en (auto)dérision.

Ce colloque autour de l’humour a été l’occasion d’interroger sa survenue dans le cadre particulier de la situation d’entretien : espace de co-construction, lieu d’échange plus ou moins artificiel où chacun·e tente a priori de sauver la face – ou de se la voiler – face à son interlocuteur·ice. Il constitue une « scène sociale »5 à part entière. Comme le souligne la criminologue Teela Sanders6 qui a, elle aussi, analysé des entretiens auprès de travailleuses du sexe en y décelant des moments d’humour, « Humour and joking are a reflexive tool that can be used to evaluate the role of the researcher in the process of data collection. This is particularly poignant in an ethnographic setting, where it is easy to be blinded by original questions and skim over important features of social organization and relationships ». Comme Sanders, ce n’est qu’après avoir finalisé mes entretiens et avec le recul nécessaire à l’analyse, que l’humour m’est apparu « as a vibrant sociological process and feature of the researcher–respondents nexus »7. Il est alors devenu évident que l'humour n'était pas une question à prendre à la légère, mais à saisir comme une stratégie discursive mobilisée par les enquêtées.

Pour analyser au mieux cette scène particulière, j’emprunterai le cadre théorique du sociologue Erving Goffman, à la fois en mobilisant un cadre général tiré de son analyse de l’interaction – dont sa célèbre métaphore théâtrale (quand je mentionne la « scène », les « coulisses », la « façade », le fait de se « sauver la face » ou de « maîtriser les impressions ») –, conceptualisée dans le premier tome de Mise en scène de la vie quotidienne (1956), mais aussi en m’inspirant de son étude des différentes formes de réactions au stigmate, présentées dans Stigmate. Les usages sociaux des handicaps (1963). Les différentes modalités de gestion du stigmate n’y sont pas explicitement présentées par Goffman sous forme de typologie, mais elles se retrouvent disséminées dans les trois premiers chapitres de son ouvrage. Il en distingue plusieurs : la « bravade agressive » (chapitre 1), la « couverture », la « gestion de l’information » (chapitre 2), les « contacts mixtes » avec les normaux, et « l'alignement sur le groupe de pairs » (chapitre 3), que l’on pourrait aujourd’hui qualifier de « retournement du stigmate ». Tout au long de cet article, je ferai référence à ces différentes stratégies – mobilisées par les travailleuses du sexe rencontrées –, parfois en les prolongeant ou en les réactualisant.

Quelques éléments de contexte méritent d’être précisés, car ils s’écartent du cadre d’étude de Goffman. Dès les premières pages de Stigmate, il distingue les individus « discrédités » de ceux « discréditables »8, les premiers étant stigmatisés car porteurs d’un stigmate visible et difficilement dissimulable (comme par exemple le handicap physique ou la maladie mentale), les seconds n’étant pas directement étiquetés comme déviants car porteurs d’un stigmate non visible, comme c’est le cas des travailleur·ses du sexe. Pour être discrédité·e, il faut que la cause de la stigmatisation soit découverte et rendue visible. Dans le cas qui m’intéresse ici, les travailleuses du sexe rencontrées sont des personnes discréditables, mais également déjà discréditées, car, lorsqu’elles se présentent à moi, je connais leur activité stigmatisée. Elles ne doivent donc plus se cacher. Cependant, je risquerais involontairement de reproduire des formes de stigmatisation par ma position d’individu « normal ». Les techniques de dissimulation du stigmate présentées par Goffman ne s'appliquent donc pas tout à fait à la situation d’entretien, motivée par la connaissance du stigmate en question. Pourtant, et c’est là, je pense, tout l'intérêt de l’analyse qui suit, des techniques de « normification »9, de banalisation, de minimisation ou de mise à distance du stigmate ont bien cours – aidées par l’humour – lors des entretiens. Le stigmate n’est donc plus à dissimuler, mais à manier, à contrôler – il y a bien un « contrôle de l’information »10 au sens de Goffman. En effet, dans le contexte de l’entretien – différent de celui de la vie des enquêtées, où bien souvent elles n’ont pas révélé leur activité, ou seulement à certaines personnes –, nous sommes plutôt dans le cas suivant : « L’individu se dévoile volontairement et modifie radicalement sa position, de l’obligation de manier une situation délicate passant à la nécessité de contrôler une situation sociale gênante, de personne discréditable devenant personne discréditée »11.

D’un point de vue goffmanien donc, sur cette scène sociale de l’entretien, créée de façon artificielle, j’ai été une acteure sociale : une chercheuse en criminologie – ce qui induit, comme le souligne la sociologue Isabelle Clair, « une relation de pouvoir inhérente à la situation d’enquête »12. Au cours de cette situation, j’ai été d'emblée perçue par les enquêtées comme faisant partie du groupe des « normaux »13, et mes interlocutrices comme des personnes étiquetées comme étant sexuellement et professionnellement « déviantes », choisies précisément en raison de cette étiquette. Cependant, la particularité de ma position est que je porte une double casquette : je suis une chercheuse mais aussi une militante qui défend les droits des travailleur·ses du sexe – appellation que j’assume d’ailleurs – et ex-employée d’Utsopi (l’Union des travailleur·ses du sexe en Belgique, qui milite pour l’accès aux droits). Par conséquent, tout en n’appartenant pas au groupe des travailleuses du sexe, mais plutôt à une norme dominante – accentuée encore davantage par ma position de jeune femme blanche, cisgenre14, hétérosexuelle, universitaire, issue d’un milieu socioéconomique favorisé –, je suis aussi perçue comme une alliée et une personne de confiance15. Ce statut à la fois d’insider et d’outsider16 me place parfois, à mon insu, comme une sorte de « porte-parole » : par ma position institutionnelle – rattachée à une université et donc à la quintessence du monde des « normaux » – je représente un relais entre le monde militant pro-sexe et le monde académique. L’humour est alors, il me semble, mobilisé par les enquêtées pour rompre avec des préjugés et des représentations liés à leur activité. Malgré le rapport de confiance induit par ma connaissance du terrain de l’intérieur, je reste aussi cette autre, extérieure, renvoyée à une norme hégémonique et à ses représentations, qu’elles tentent, à travers moi et par le biais de l’humour, de provoquer, de mettre à distance et de déconstruire.

Cette « scène sociale » de l’entretien est aussi une « coulisse »17 pour les personnes rencontrées, vivant souvent dans le secret et ne pouvant que très peu partager librement leur activité/identité déviante avec une personne à l’écoute et présentant un intérêt manifeste pour celle-ci. Le « contact mixte »18 de l’entretien, instant où « normaux et stigmatisés partagent une même “situation sociale” »19 – crée une situation où les personnes se retrouvent mises à nu, dépourvues de « façade »20, ne pouvant pas cacher leur identité « souillée ». Elles sont là parce qu' elles sont travailleuses du sexe, c’est le motif même de la rencontre.

Elles doivent malgré tout assurer la « représentation », « maîtriser les impressions »21, en légitimant leur déviance et en se valorisant auprès de moi. Elles ne peuvent plus cacher leur stigmate et usent alors de stratégies discursives pour sauver la face, et, ce faisant, valoriser l’étiquette stigmatisante, se l’approprier, la retourner, la gérer ou la normaliser (Goffman préférera le terme « normifier »).

Elles doivent se présenter sous leur meilleur « rôle », ne pas perdre la face devant moi, chercheuse. L’identité stigmatisée est alors présentée sous un masque favorable : le stigmate se gère, est assumé, valorisé, voire revendiqué. Il est mis en scène et tourné de façon humoristique, car quoi de plus efficace que l’humour pour dédramatiser son vécu au cours d’une interaction où chacune tente de produire un effet positif sur l’autre – les enquêtées pour résister à des préjugés les concernant, la chercheuse pour instaurer un rapport de confiance ?

L’humour sur le travail du sexe (et par les travailleuses du sexe) en situation d’entretien sera décliné en quatre moments : comme outil d’inversion de la charge traumatique, comme moquerie de l’hétérosexualité non tarifée, comme revendication du métier de « pute », et enfin comme outil de mise à distance du stigmate.

1. Rire pour inverser la charge traumatique : « Si toutes les meufs traumatisées faisaient du travail du sexe, tout le monde serait pute »

Il est d'emblée important de préciser que je connaissais déjà certaines enquêtées avant le moment de l’entretien. Il y a donc un rapport de confiance et une forme d’intimité qui préexistent à la situation d’enquête, ce qui m’a donné accès à des récits plus intimes et plus profonds. Il faut également souligner que toutes les travailleuses du sexe faisant ici l’objet d’une analyse font partie d’une certaine catégorie plutôt « privilégiée » dans l’espace social du travail du sexe : elles sont blanches, de nationalité belge ou française (et donc en situation régulière sur le territoire belge), travaillent comme escortes, ont un contrôle total sur la façon de gérer leur activité (horaires, pratiques, tarifs, etc.) et ont, pour certaines, un diplôme de l’enseignement supérieur. La recherche initiale au cours de laquelle ces entretiens ont été menés s’intéressait au militantisme chez les travailleur·ses du sexe. Tous les extraits d’entretien présentés ici concernent donc des membres d’Utsopi, militantes pour défendre les droits des travailleur·ses du sexe, terme par lequel elles se définissent. Par cette position relativement favorisée dans la hiérarchie existant dans les secteurs de travail du sexe, elles ont assez facilement recours (et accès) aux écrits et discours féministes pro-sexes et militants. J’ai donc dû rester attentive, lors de nos échanges, à prendre en compte la récurrence de discours construits et transmis dans l’arène militante, ou à l’« identité narrative »22 militante, plus ou moins bien ancrée chez les personnes rencontrées. J’ai également dû prêter attention au risque d’« illusion biographique »23 qui consiste à narrer son parcours comme un tout cohérent et linéaire, fait d’une suite de décisions logiques et pragmatiques, en gommant ses irrégularités, les moments de doutes, de creux ou de retours en arrière.

Une première occasion d’instrumentaliser l’humour comme outil de dédramatisation est à mettre en lien avec des lectures qui expliquent l’entrée dans les carrières de travailleuses du sexe. Le sens commun et certains champs de la recherche et de la littérature militante abolitionniste établissent un lien direct entre l’engagement dans une carrière de travailleuse du sexe et un passé traumatique24. Cette entrée dans le travail sexuel serait liée à des pré-conditionnements comme la maltraitance familiale, les violences sexuelles ou les carences affectives. Ce constat d’un bagage psychotraumatique prétendument rencontré par les personnes s’engageant dans le travail du sexe est parfois également relaté par certaines enquêtées, même s’il convient de l’analyser le plus souvent comme la résonance de discours pathologisants (et donc invalidant et stigmatisant) tenus par des professionnel·les, leur fournissant un système d’autojustification imprégné par « la vulgate des théories psychiatriques »25.

Cependant, toutes les travailleuses du sexe n’ont pas recours à des « techniques de neutralisation26 ». Celles qui ne ressentent pas de contradiction morale à exercer leur activité éprouvent moins ce besoin de justifier leur pratique en en attribuant la responsabilité à des évènements dramatiques. Certaines d’entre elles prennent alors de la distance par rapport à cette lecture causale, en rient, et, à travers un ton moqueur, la tournent en ridicule :

« Moi j’ai eu des traumas avec mon papa et tout, c’est pas un truc que j’veux appuyer sur ça, tu vois les meufs elles me disent toujours “c’est un traumatisme”, mais c’est des gens qui font un truc de leur traumatisme tu vois, je pense que si toutes les meufs traumatisées faisaient du travail du sexe, tout le monde serait pute tu vois [rires]. Quasi toutes les personnes sexisées ont vécu des traumatismes, juste parfois tu peux aussi t’en servir pour en faire une force entre guillemets tu vois » (Sarah27)

Cet extrait est intéressant, car Sarah invalide le lien de causalité entre le trauma et l’engagement dans une carrière de travailleuse sexuelle, tout en le justifiant par son propre vécu : le fait que beaucoup de femmes, travailleuses du sexe ou non, puissent avoir vécu des évènements traumatiques n’est pas nié, mais ce qui est moqué est l’argumentaire moralisateur et victimisant qui alimente les théories abolitionistes de l’entrée dans le travail du sexe. Sur un ton provocateur, elle donne ainsi une autre consistance à ce lien de causalité traumatique : au lieu d’être une souffrance, il devient une force. Son activité, même marquée par un traumatisme familial, n’est pas vécue à travers un prisme douloureux. Par la mobilisation de l’humour, elle s’éloigne alors de la figure de la « prostituée traumatisée » qui vivrait son activité comme une réponse adaptative à une souffrance passée.

En montrant que les épisodes traumatiques peuvent toucher toutes les femmes, y compris celles qui ne vendent pas de services sexuels, Sarah se met au même niveau que les femmes non déviantes et gomme ainsi leurs différences. Comme le souligne Teela Sanders, le fait de reformuler de façon humoristique des incidents graves, vécus dans le cadre du travail du sexe (ou ici précédemment), peut être compris comme « a process of resisting the narrative of victimhood and defining their own identity as individuals who are in control and able to protect themselves (...) For sex workers, laughter forces one to cope with reality and a sense of humour prevents interpreting events with anger, resentment and despair »28. L’anthropologue canadienne Pamela Downe29 considère elle aussi l'humour utilisé par les travailleuses du sexe comme une stratégie de résistance qui leur permet de faire face à l'humiliation, en reformulant leurs expériences traumatisantes.

Par la dérision, il me semble que Sarah m’invite à rester prudente avec les raccourcis et les stéréotypes mobilisés pour présenter les travailleuses du sexe comme des victimes d’un système de domination masculine – fondement même de la pensée abolitionniste. L’humour prend donc la fonction de barrière protectrice contre les représentations que je pourrais avoir, tout comme les « normaux », que j’incarne. Il survient dès lors comme une manière de prendre de la distance vis-à-vis d’une figure stéréotypée, souvent véhiculée par les discours moralisateurs des « entrepreneur·ses de morale »30. En usant de la dérision, Sarah détourne les attentes du discours dominant qui voudrait que toute femme ayant connu des violences trouve dans le travail du sexe une manière de reproduire ou d’exorciser son trauma.

D’un point de vue goffmanien, il est intéressant de constater que si les personnes stigmatisées s'évertuent à dissimuler leurs pratiques aux personnes qui ne les connaissent pas ou qui ne sont pas au courant de ces dernières, les mêmes mécanismes de faux-semblant sont mobilisés vis-à-vis des personnes auxquelles le secret a pourtant été divulgué : « un individu disposé à admettre qu’il possède un stigmate (parce que celui-ci est connu de tous ou immédiatement visible) peut néanmoins faire tous ses efforts pour l’empêcher de trop s’imposer. Son but est alors de réduire les tensions, autrement dit, d'aider les autres et lui-même à détourner l’attention furtive qu’ils portent au stigmate (...). Or, les moyens utilisés pour ce faire apparaissent tout à fait semblables à ceux du faux-semblant, voire, dans certains cas, identiques, tant il est vrai que ce qui dissimule la réalité à ceux qui l’ignorent peut servir à l’adoucir pour ceux qui la connaissent »31.

L’humour remplit alors plusieurs fonctions : il permet dans un premier temps d’atténuer la charge dramatique du passage à l’acte en l’éloignant d’une réponse post-traumatique inéluctable. Ensuite, il sert de rempart contre l’étiquette : en adoptant un ton léger, Sarah se positionne comme une résistante plutôt que comme une victime traumatisée. Enfin, il permet d’adoucir la réalité en minimisant les aspects les plus propices à la stigmatisation, afin d’atténuer la tension induite par le face-à-face et de réduire les différences avec l’interlocutrice, issue du monde des « normaux ».

2. Rire pour se moquer de l’hétérosexualité tarifée : « Baiser les mecs cis pour le fric, le reste pour le kiff »

En situation d’entretien, la sexualité, et en particulier l’hétérosexualité non tarifée, est souvent moquée par les travailleuses du sexe. En la dénigrant avec humour, elles participent à poser un regard critique sur le régime hétérosexuel au sein duquel beaucoup de femmes (dont moi, en tant que femme hétérosexuelle et non travailleuse du sexe) sont encore aveuglées par le caractère laborieux et pourtant gratuit de leurs pratiques. Elles se positionnent à l'extrémité du « continuum économico-sexuel » théorisé par Paola Tabet32, qui pense les pratiques sexuelles tarifées sur un continuum allant du mariage à la prostitution, forme la plus claire et visible de cet échange économique – souvent implicite – entre hommes et femmes33.

Se faisant, elles justifient leur engagement dans une carrière de travail du sexe comme une prise de conscience d’un système de travail sexuel gratuit exercé par les femmes au sein du couple hétérosexuel. Le passage à l’acte est alors raconté comme l’affranchissement d’une sexualité bénévole vers une activité sexuelle non conjugale et tarifée. L’hétérosexualité, et plus largement l’hétéronormativité, sont également remises en question par certaines enquêtées qui s’engagent dans des relations intimes queer en réaction à une activité sexuelle payante, qu’elles réservent exclusivement aux hommes cisgenres :

« Après c’est intéressant, parce que le travail du sexe a aussi un peu ce truc de “ouais on baise les mecs cis pour le fric et puis le reste on le fait pour le kiff”, tu vois, c’est un peu une philosophie (...). Et du coup, par rapport aux hommes, j’ai un truc un peu “j’vous baise, mais je vais pas trop vous aimer” » (Margot34)

« J’ai commencé par être hôtesse dans un bar à champagne en France, c’est-à-dire que c’était des petites caresses, des petits bisous, une petite branlette de temps en temps (...). J’étais payée en bouteilles de champagne, sauf que moi je suis sportive en fait, et je me suis réveillée un matin, mes mains ont commencé à trembler comme les alcoolos, et là je me suis dit : “qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas pas te foutre en l’air pour écouter les vies des gens ?! Si tu sais baiser gratuitement, tu sais baiser payant”. J’ai commencé à faire des escortes » (Naïs35)

Le ton léger et désinvolte employé par Margot et Naïs transforme leur parcours en une suite de décisions pragmatiques, plutôt qu’en une trajectoire marquée par la détresse. Là où une lecture victimaire et misérabiliste du travail du sexe insisterait sur la souffrance, elles adoptent un regard stratégique (« Si tu sais baiser gratuitement, tu sais baiser payant ») et même presque hédoniste (« On baise les mecs cis pour le fric, et le reste on le fait pour le kiff »). L’usage d’une formulation légère leur permet ainsi de me présenter leur passage du bar à champagne à l’escorting et de l’hétérosexualité non tarifée au travail du sexe comme une décision logique plutôt qu’une déchéance. Cette attitude détachée pourrait s’assimiler à ce que Goffman appelle une « étiquette de divulgation » : « l’individu admet son imperfection (...) – ici, l’entrée dans une carrière de travailleuse du sexe – d’un ton détaché qui suppose que les interlocuteurs sont bien au-dessus de ces questions, tout en les empêchant de s’enferrer en montrant qu’ils ne le sont pas »36.

Margot et Naïs adoptent un point de vue critique sur les normes sexuelles et morales en vigueur dans les groupes dominants, car, comme le dit Howard Becker, la personne déviante a « appris comment éviter les difficultés » et a « acquis un système de justifications ». Ces justifications se fondent « tendanciellement sur une récusation globale des normes morales conventionnelles, des institutions officielles et plus généralement de tout l’univers de conventions ordinaires »37. La société qui les juge est critiquée, moquée pour son hypocrisie et son puritanisme. Elles utilisent alors un ton que je reçois comme provocateur, afin de détourner mes représentations : la plupart des femmes hétérosexuelles (dont je fais partie) ont des rapports sexuels gratuits (pas toujours voulus, désirés ou consentis) avec des hommes. Nous (je) vivons (vis) alors aveuglée(s) et opressée(s) par un système hétéronormatif dont elles, travailleuses du sexe, ont bien compris et déjoué les rouages en monétisant ces rapports sexuels qui ne vont plus de soi. Comme le souligne Eileen Gillooly, le potentiel subversif de l’humour est qu’il peut « weaken the dominant ideology by meticulously representing its absurdities and, in so doing, exposing them to ridicule »38.

La portée humoristique du propos fonctionne ici comme un outil de dédramatisation et de protection identificatoire. Elle permet de contrôler le récit et d’en évacuer la charge tragique. Le rire et l’humour ne sont donc pas anodins : ils constituent un rempart discursif qui empêche le récit de basculer dans le pathos. Margot et Naïs se placent ainsi dans une posture de résistantes à un ordre hétéronormé et patriarcal et non comme des victimes de la domination masculine.

3. Rire du stigmate pour se l’approprier, le gérer et le « normifier » : « Si je veux fermer boutique-mon-cul, je ferme boutique-mon-cul »

Le travail du sexe est envisagé par les enquêtées comme un « vrai métier », un métier « comme un autre », « un job parmi plein d’autres trucs », comme le précise Sarah. Il s’agit là d’une forme de « normification », autrement dit d’« effort qu’accomplit le stigmatisé pour se présenter comme quelqu’un d’ordinaire, sans pour autant toujours dissimuler sa déficience »39.

Il faut souligner que le rapport des travailleuses du sexe à leur identité apparaît comme avant tout marqué par l’ « ambivalence »40 : « les personnes affichent leur identité sur le mode de la bravade agressive41 et affirment la respectabilité de leur statut (“c’est un métier comme un autre”), ou bien, adhérant à leur indignité, elles proclament à l’inverse leur exclusion et l’ignominie de leur condition – les mêmes pouvant successivement adopter chacun de ces deux registres en fonction des circonstances et des publics »42.

Ici, comme l’illustre l’extrait suivant, le caractère déviant de l’activité est minimisé voire invisibilisé. Naïs semble insister sur le caractère professionnel de l’activité, en me prouvant qu’elle est une « honorable déviante »43 : elle souligne « avec humour » son « intérêt général » et son « utilité publique », comme pour me convaincre de la mise à distance effective et de la bonne gestion du stigmate, malgré « les regards de travers » auxquels elle est confrontée :

« Encore une fois, on va être cataloguées et on va être regardées de travers. Alors que moi, je suis désolée, j'estime que je suis, comme je dis avec humour, et ça, c'est une phrase que j'ai toujours sortie, je trouve que je suis d'intérêt général et d'utilité publique, parce que j'apporte énormément de bien-être à des hommes qui en ont besoin » (Sarah)

Ce court extrait révèle également un élément intéressant, qui revient souvent lors de discussions informelles : le besoin de déstigmatiser l’image stéréotypée et négative du client, ou plutôt la figure du « mauvais client » qui serait pervers, violent, à la sexualité animale et pulsionnelle. M’exprimer ainsi l’utilité de leur travail pour des hommes vulnérables, qui en auraient « besoin » permet de mettre en valeur leur activité : si les clients ne sont pas des hommes violents, le service sexuel peut davantage être pensé comme une pratique du care. À nouveau, il semble qu’il y ait de la part des enquêtées une volonté constante de bousculer mes potentielles idées stéréotypées qui résisteraient à mon militantisme et, à travers moi, celles de mes pairs du monde académique, ignorant cette réalité.

Cependant, comme pour tout métier, la travailleuse doit trouver des espaces où d’autres identités prennent le dessus, une gestion du temps se mêle alors à une gestion de son identité – Lilian Mathieu parle d’une « hétéronomie de l’identité44 », Goffman de « l'ambiguïté du sentiment d’identité45 ». Tout dans la posture des enquêtées semble revendiquer haut et fort cette gestion du temps déviant, cette capacité de se mettre en on/off quand elles le désirent, à être des sortes de funambules de l’identité, en usant de formulations parfois trash, mais très parlantes :

« Je travaille quand j’en ai envie. Quand j’ai envie de fermer “boutique-mon-cul”, je ferme “boutique-mon-cul”. Et quand j’ai envie de travailler, je travaille. Parce que j’ai eu beaucoup de pression dans les bordels et les petits privés où je travaillais. Parce que je ramenais beaucoup d’argent, donc fallait que je sois tout le temps-là, que je travaille, … » (Naïs)

La revendication d’une activité professionnelle passe aussi par la démonstration d’un travail géré, contrôlé, pratiqué de façon safe, en contraste avec les « autres » personnes du même groupe, jugées pour leur non professionnalisme (pratiques à risque, toxicomanie, concurrence déloyale, …) : « l’individu stigmatisé manque rarement à manifester l’ambivalence de ses identifications lorsqu’il voit l’un de ceux-ci exhiber, sur le mode baroque ou pitoyable, les stéréotypes négatifs attribués à sa catégorie »46.

Par l’humour et sa fonction de mise à distance, les « autres » déviantes, celles qui ne gèrent pas aussi bien le stigmate, confirment ainsi l’image stéréotypée de la « pute », figure moquée et détournée de soi. La figure de « pute » ainsi endossée pousse celle qui s’y identifie à puiser dans des ressources discursives protectrices, desquelles l’humour est un très bon allié :

« Moi je fais du réel “girlfriend expérience”, c’est-à-dire que je les embrasse vraiment avec la langue. Va demander à une autre pute si elle les embrasse avec la langue… Crois-moi qu’on te regardera comme une folle. Moi je fais bien mon métier, carré et tout, et on me demande des fellations natures, ah non désolée je fais pas de fellations natures quoi, je sais pas où t’as été mettre ta bite… » (Naïs)

Il pourrait s’agir d’une forme de « distinction »47 entre « classes » de travailleuses du sexe : les plus précaires d’entre elles qui ne peuvent faire que ça, toute leur vie, et les autres qui peuvent jouer avec plusieurs identités sociales et professionnelles, passer de l’une à l’autre, sortir de la carrière quand elles le désirent. Cette distanciation passerait via la revendication d’un statut « valorisant »48 de « travailleuse du sexe ». Elle peut aussi s’expliquer par le fait que « n’ayant souvent d’autre option que d’intégrer les préjugés négatifs et les représentations méprisantes que le monde social produit d’elles, elles sont conduites à se réapproprier les termes les plus injurieux les désignant pour les mobiliser dans des stratégies de distinction individuelle par la dévalorisation des autres. Se traiter mutuellement de “pute” (...) correspond à de telles stratégies ambivalentes de distanciation en même temps que de reconnaissance résignée du poids du stigmate »49. Goffman parle également d’une tendance de l’individu stigmatisé à « hiérarchiser les siens » : « envers ceux qui sont plus évidemment atteints que lui, il a souvent la même attitude que les normaux adoptent à son égard »50.

4. Rire du stigmate pour le mettre à distance : Des normaux aux moldus

Bien que la gestion de l’activité déviante et du stigmate soit souvent clâmée par les travailleuses du sexe rencontrées, il est aussi intéressant de constater la récurrence, dans les discours, d’un refus de l’étiquette déviante. Se faire traiter de « pute » par des personnes du monde extérieur – que Naïs appelle les « moldus »51 – est souvent mal perçu et vécu. Les personnes concernées peuvent néanmoins se réapproprier l’insulte « pute » pour parler d’elles-mêmes ou de leur collègue :

« Je dis “travailleuse du sexe” quand je parle aux gens qui ne font pas partie de ce milieu, que j’appellerai “les moldus”, là je dis “travailleuse du sexe”. Mais quand c’est mes copines, je dis “pute”. Je le dis, moi je peux dire que je suis une pute, mais que les gens le disent de l’extérieur, ça m’énerve un peu, ça me froisse quoi » (Naïs)

Le registre de l’insulte « pute » est donc souvent mobilisé par les enquêtées, en se réappropriant l’injure pour retourner le stigmate. Il y a en effet, dans le milieu militant « pro-sexe » une réappropriation du terme « pute » pour s’auto-désigner. Les personnes rencontrées parlent facilement d’elles-mêmes comme des « putes », des « putes fières », qui ont des « sœurs putes » et s’organisent autour de « collectifs de putes », dans l’idée d’un « empowerment pute »52. La linguiste Dominique Lagorgette, qui étudie l’histoire du mot « pute », dira à propos du retournement du stigmate que « ce qui ne tue pas rend plus fort·e, surtout lorsqu’on renvoie la chose à la figure de son expéditeur ». Elle parle d’un « retour à l’envoyeur du projectile verbal », ce qu’elle appelle « l’effet aïkido », car « la force initiale revient démultipliée à son auteur lorsque sa cible choisit, contre toute attente, de revendiquer le terme, mettant l’insulteur face à son intention, ses préjugés, son intolérance »53. Elle ajoute qu’« assumer la tête haute le terme méprisant est une stratégie qu’ont adoptée de nombreuses communautés stigmatisées »54. L'utilisation de l'humour peut donc être appréhendée comme un moyen caché de remettre en question les idéologies dominantes de la société et de résister aux images stéréotypées de la « prostituée »55.

Il s’agit ici de ce que Goffman appelle « l’alignement sur le groupe » (stigmatisé). Selon lui, les individus stigmatisés – dont certains s’engagent dans la voie du militantisme – peuvent aussi revendiquer leur différence, leur stigmate, au lieu de le subir et d’en avoir honte. Ainsi, « ceux qui soutiennent professionnellement le point de vue de leur groupe vont souvent jusqu’à défendre une ligne militante chauvine (...). Les contacts mixtes sont alors pour l’individu stigmatisé qui s’engage dans cette voie l’occasion de célébrer les mérites et les contributions présumés de ceux de sa sorte »56. Cette stratégie présentée par Goffman ouvre la voie au concept de « retournement (ou inversion) du stigmate »57. Ainsi, si l’on prolonge la voie ouverte par Goffman, par la stratégie militante, les individus porteurs de stigmate peuvent faire de leurs différences un élément de leur identité et un objet de fierté, en les revendiquant. Les éléments objectifs de stigmatisation sont alors retournés, inversés, dans un processus de valorisation identitaire58, voire de construction d’une identité alternative.

De plus, « l’énoncé d’insultes sexistes engendre également du rire », celles-ci sont « comiques parce que provocatrices et disproportionnées »59. Il faut rire, provoquer le rire (et me provoquer), pour (me) prouver qu’elles assument leur activité.

L’insulte est aussi souvent « le seul registre par lequel la sexualité est rendue dicible : le rire masque la gêne, feint la désinvolture et permet d’afficher un plaisir, licite parce que ne relevant que du discours »60. S’opère alors une rupture avec une posture féminine attendue, respectant une certaine norme sexuelle (conjugale, monogame, reproductive) et genrée (une féminité douce, pudique en matière de sexualité), une rupture qui « se conquiert aussi par le rire »61.

Conclusion

Cet article a été l’occasion de me prêter à un exercice réflexif particulier, celui de me replonger dans mon corpus d’entretiens et d’y déceler les moments humoristiques, passés jusqu’alors plutôt inaperçus. Travail plutôt rare lors de l’analyse des données, l’attention s’est davantage portée sur la situation d’entretien et sur le contexte de production des données, sur le ton et l’intention des échanges, plutôt que sur une analyse de fond – même si l’usage de l’humour ne surgit qu’à certains endroits clés du récit : les moments où le stigmate ressort et doit être contrôlé. Pour comprendre ces moments d’humour à travers ma perception en tant qu’interlocutrice et destinataire, il a fallu que je me mette aussi en jeu dans la scène sociale de l’entretien et que je m’interroge sur la perception que les enquêtées ont de moi et de mes représentations les concernant.

Mon adhésion à un espace militant et le fait que je sois d'emblée identifiée comme une personne de confiance ont mené, il me semble, à une sorte de connivence entre les enquêtées et moi-même : j’ai eu accès à des récits plus intimes, mais aussi aux plaisanteries, au ton désinvolte, aux formulations un peu trash et aux « in-group jokes »62 que les travailleuses du sexe partagent entre collègues. Pourtant, il ne faut pas se méprendre, la portée humoristique n’est pas la même en fonction du/de la destinataire à qui la plaisanterie ou la raillerie est destinée. C’est donc bien l’effet de la mobilisation de l’humour qui est intéressant à analyser : je me suis sentie provoquée et bousculée, sans cesse reléguée à l’autre, la normale, la « moldue ».

C’est là où réside toute la difficulté lorsque l’on s’intéresse à l’usage de l’humour : saisir l’écart entre le but du/de la locuteur·ice – les enquêtées – qui mobilise l’humour et la façon dont l’interlocuteur·ice – moi, en tant que chercheuse, seule réceptrice (ou cible) de l’humour – le reçoit. Je ne peux pas (sur)interpréter ni intentionnaliser les raisons qui poussent une enquêtée à utiliser l’humour, mais plutôt m’intéresser à ce que cette mobilisation a eu comme effet sur moi. Tout au long de cet article, je me suis donc introduite de façon réflexive, comme faisant partie de la scène en tant que personne qui reçoit l’humour, car ces moments d’humour sont porteurs de sens, en ce qu’ils viennent à la fois révéler de ma position en tant que chercheuse, mais aussi des endroits où le stigmate éclate.

Les formules humoristiques qui ressortent pendant les entretiens me sont adressées, mais me semblent surtout réservées aux autres, les personnes qui liront mes publications, ces autres que j’incarne en partie par ma position de non travailleuse du sexe et de chercheuse. Les objectifs de provocation (pour bousculer les idées reçues) ou de justification (pour prouver que l’activité est assumée et gérée) semblent surtout destinés au milieu universitaire dont je fais partie et dont elles sont la plupart du temps invisibilisées et exclues.

L’humour apparaît alors comme un levier puissant pour les travailleuses du sexe, leur permettant de maîtriser le récit de leur expérience, leurs différentes identités et d’échapper aux cadres victimisants imposés par le regard social. En tournant en ridicule certains registres issus du discours des « normaux », le rire sert à la fois de protection et d’affirmation identitaire : il désamorce le pathos et permet de reprendre le contrôle du stigmate en le retournant. Que ce soit par l’ironie, l’autodérision ou la réappropriation des insultes, il devient un outil de résistance face aux injonctions morales et aux assignations réductrices. Ainsi, l’humour constitue une stratégie discursive essentielle pour naviguer dans un monde où la déviance est trop souvent lue à travers le prisme de la souffrance.

L’humour permet également de faire cohabiter pacifiquement plusieurs identités qui pourraient paraître inconciliables. Sous ses différentes formes, il lubrifie les rouages identitaires en permettant aux mécaniques de la présentation de soi de ne pas s’enrayer sous le poids de la norme dominante.


  1. Downe P. J., “Laughing when it hurts: Humor and violence in the lives of costa rican prostitutes”, Women’s Studies International Forum, 22, n°1, 1999, pp.63-78. 

  2. Toutes les enquêtées mentionnées ici sont des femmes cisgenres, d’où l’emploi systématique et exclusif du féminin. 

  3. Cette recherche porte sur les questions de stigmatisation, de secret et de coming out dans les carrières de travailleuses du sexe en Belgique, dans un contexte où l’activité est décriminalisée. 

  4. Mathieu L., Les prostituées et leurs bienfaiteurs, Paris, Textuel, 2025, p. 109. 

  5. Goffman E., Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Les Éditions de Minuit, 1963. 

  6. Sanders T., « Controllable Laughter: Managing Sex Work Through Humour », Sociology, Vol. 38, n°2, 2004, p. 287. 

  7. Ibid

  8. Goffman E., op. cit., p. 14. 

  9. Goffman E., op. cit., p. 132. 

  10. Goffman E., op. cit., p. 57. 

  11. Goffman, op. cit., p. 121. 

  12. « Là où le sociologue, quelles que soient ses caractéristiques sociales, et quelles que soient celles de “ses” enquêté-e-s, occupe une position de pouvoir à l’égard de ces dernier-e-s – il ou elle définit son objet de recherche, met en place des relations sociales dont lui ou elle seul-e connaît la finalité et qui servent d’abord ses propres intérêts (professionnels notamment), il ou elle tient la plume au moment de rendre publique la description de la vie d’autrui, et tout cela alors même qu’il ou elle travaille à mettre au jour des ordres hiérarchiques qu’il ou elle juge illégitimes. Il lui incombe dès lors une responsabilité, éthique et déontologique, indissociable du travail réflexif qui accompagne son entreprise de connaissance » (Clair I., « Faire du terrain en féministe », Actes de la recherche en sciences sociales, 2016, Vol.3, n° 213, p. 72). 

  13. Goffman E., op. cit., p. 15. 

  14. Caractéristique d’une personne dont l'identité de genre correspond au sexe qui lui a été assigné à la naissance (par opposition à transgenre). 

  15. Ce rapport de confiance consolidé dans les espaces militants – où je suis considérée comme une « alliée » – peut pourtant, par (ou à cause de) ma position d’universitaire, être rompu à tout moment. Comme le dit très justement Isabelle Clair : « La trahison recouvre diverses réalités : sur le terrain, l’enquêteur-trice est susceptible de se faire voyeur, de trahir les intérêts des enquêté-e-s au moment de publiciser la recherche, d’instrumentaliser leur affection, de rompre le contrat de confiance obtenu parfois de haute lutte au cours de l’enquête, de parler à la place d’autrui ou de tordre la réalité dans son compte rendu ; toutes conduites que les enquêté-e-s peuvent dénoncer sous forme de reproches, de défiance, de refus de participation, voire de représailles. Le rapport de pouvoir induit par le dispositif de l’enquête vient briser la solidarité inscrite au frontispice de l’engagement féministe et rappelle ce dont on a soi-même fait les frais collectivement : transformer la vie des autres en objet et décider qui mérite ou non le statut d’objet ne sont pas des opérations inoffensives » (Clair I., op. cit., p. 72). 

  16. Corbin Dwyer S., Buckle J., « The Space Between : On Being and Insider-Outsider in Qualitative Research », International Journal of Qualitative Methods, Vol. 8, n°1, 2009, pp. 54-63. 

  17. Goffman E., La mise en scène de la vie quotidienne. La présentation de soi, Paris, Éditions de Minuit, (1973) [1956]. 

  18. Goffman E., Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Les Éditions de Minuit, 1963, p. 23. 

  19. Ibid

  20. Goffman E., La mise en scène de la vie quotidienne. La présentation de soi, Paris, Éditions de Minuit, (1973) [1956], p. 29. 

  21. Goffman E., op. cit. 

  22. Ricoeur P., « L’identité narrative », Esprit, Vol. 7-8, n°140-141, 1988, pp. 295-304. 

  23. Bourdieu P., « L’illusion biographique », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1986, Vol. 62-63, pp. 69-72. 

  24. Farley M. & Barkan H., « Prostitution, Violence, and Posttraumatic Stress Disorder », Women & Health, Vol. 17, n°3, 1998, pp. 37-49 ; Colin A. Ross, Melissa Farley & Harvey L. Schwartz, « Dissociation Among Women in Prostitution », Journal of Trauma Practice, Vol. 2, n°3-4, 2004, pp. 199-212 ; Murielle Salmona, Le livre noir des violences sexuelles, Paris, Dunod, 2013. 

  25. Becker H., Outsiders, Étude de sociologie de la déviance, Paris, Éditions Métailié,1985 [1963], p. 100. 

  26. Gresham M. Sykes & Matza D., « Techniques of Neutralization: A Theory of Delinquency », American Sociological Review, Vol. 22, n°6, 1957, pp. 664–70. 

  27. Sarah (25 ans, belge, travaille dans le privé via un site d’escorting) est une ancienne connaissance, que j’ai recontactée via les réseaux sociaux où elle partage publiquement des actualités militantes pro-sexes et ses projets artistiques et militants liés au travail du sexe. Nous avons discuté pendant deux heures dans un café de son choix, car elle ne désirait pas de discrétion. En effet, Sarah se remarque : en plus d’un style vestimentaire affirmé, elle parle vite, rigole fort et a un sens prononcé de l’humour et de la dérision. 

  28. Sanders T., op. cit., p. 286. 

  29. Downe P., « Laughing When it Hurts: Humour and Violence in the Lives of Costa Rican Prostitutes », Women’s Studies International Forum, n°22, 1999, p. 71. 

  30. Becker H., op. cit

  31. Goffman E., Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Les Éditions de Minuit, 1963, p. 123. 

  32. Tabet P., La grande arnaque, sexualité des femmes et échange économico-sexuel, Paris, L’Harmattan, 2004. 

  33. Les « échanges économico-sexuels » sont définis par Tabet comme « toute relation sexuelle impliquant une compensation » (2004) : « L’idée d’échange économico-sexuel sert à désigner un phénomène bien plus large, c’est-à-dire l’ensemble des relations sexuelles entre hommes et femmes impliquant une transaction économique. Transaction dans laquelle ce sont les femmes qui fournissent des services (variables mais comprenant une accessibilité sexuelle, un service sexuel) et les hommes qui donnent, de façon plus ou moins explicite, une compensation (dont la qualité et l'importance sont variables, cela va du nom au statut social, ou au prestige, aux cadeaux, à l’argent) en échange de ces services. Nous avons ainsi un ensemble de rapports allant du mariage à la prostitution et qui comprend des formes très différentes entre ces deux extrêmes. J’ai essayé en fait de montrer qu’il n’y a pas une opposition binaire entre mariage et prostitution, mais plutôt toute une série de relations différentes, et qu’il est possible d’établir un continuum, c’est-à-dire une série variable d’éléments communs aux différentes relations et une série d’éléments qui les différencient » (Tabet, 2009, p.2-3). 

  34. J’ai rencontré Margot (27 ans, française, travaille dans le privé via un site d’escorting) par le bouche-à-oreille du réseau de travailleur·ses du sexe militant·es en Belgique. Nous avons convenu de nous retrouver dans un parc bruxellois, à l’abri des oreilles indiscrètes, profitant d’une journée ensoleillée. Nous avons discuté pendant plus de deux heures de son rapport au militantisme, sa pratique artistique et ses liens avec l’activité de travail du sexe. 

  35. J’ai rencontré Naïs (40 ans, française, travaille dans le privé via un site d’escorting) lors d’une manifestation de lutte pour les droits des femmes et minorités de genre. Comme Sarah et Margot, je l’ai approchée pour lui proposer un entretien, son profil de travailleuse du sexe militante étant intéressant pour ma recherche de mémoire. Après plusieurs tentatives avortées de rencontre en face-à-face, l’entretien s’est finalement déroulé en appel vidéo. 

  36. Goffman E., op. cit., p. 122. 

  37. Goffman E., op. cit., p. 62. 

  38. Gillooly E., « Women and humor », Feminist Studies, Vol. 17, 1991, p. 478. 

  39. Goffman E., Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Les Éditions de Minuit, 1963, p. 44. 

  40. Goffman E., op. cit., p. 128. 

  41. Lilian Mathieu utilise d’ailleurs ici la formule de Goffman qui parle de la stratégie qui consiste dans l’opportunité de se rebeller : « Au lieu de se faire tout petit, l’individu affligé d’un stigmate peut tenter d’aborder les contacts mixtes en affichant un air de bravade agressive (“hostile bravado”) » (Goffman E., Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Les Éditions de Minuit, 1963, p. 30). 

  42. Mathieu L., op. cit., p. 67. 

  43. Goffman E., op. cit., p. 132. 

  44. Ibid

  45. Goffman E., op. cit., p. 128. 

  46. Ibid. 

  47. Bourdieu P., La distinction : critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979. 

  48. Mathieu L., op.cit. ; Elizabeth Bernstein, Temporarily Yours. Intimacy, Authenticity and the Commerce of Sex, Chicago, University of Chicago Press, 2007. 

  49. Mathieu L., op. cit., p. 67. 

  50. Goffman E., op. cit., p. 128. 

  51. Le terme « moldu » fait référence à la série littéraire (adaptée au cinéma) « Harry Potter » de J. K. Rowling, et désigne des individus dépourvus de pouvoirs magiques (les non-soricer·es, qui ignorent généralement l’existence des sorcier·es). 

  52. Divers slogans et expressions militantes sont souvent utilisés lors d’évènements et de manifestations, comme les expressions « pute et fière de l’être », « pas de féminisme sans les putes » ou les noms de collectifs (« Pute gang », « Whore Art Connection », …), d’évènements (« Apéro-putes », « Putain de rencontres », etc.), d’expositions (« Pute et peintre », etc.). Une des fondatrices d’Utsopi parlera même de « putanat » pour décrire sa carrière dans le travail du sexe. 

  53. Lagorgette D., Pute : histoire d’un mot et d’un stigmate, Paris, La Découverte, 2024, p. 245. 

  54. Ibid., p. 246. 

  55. Downe P., op. cit., p. 76. 

  56. Goffman E., op. cit., p. 135. 

  57. Concept qui n’a néanmoins jamais été énoncé comme tel par Goffman et qui lui est donc souvent attribué à tort. 

  58. D’autres sociologues ont tenté d’aller plus loin, en ouvrant la voie à une autre forme de stratégie : celle de la résistance. Pierre Bourdieu, notamment, prolonge et dépasse ainsi les concepts de Goffman sur les stratégies déployées par les cibles de stigmatisation. Dans son article « L’identité et la représentation », il s’exprimera ainsi : « Lorsque les dominés dans les rapports de force symboliques entrent dans la lutte à l’état isolé, ils n’ont pas d’autre choix que l’acceptation (résignée ou provocante, soumise ou révoltée) de la définition dominante de leur identité ou la recherche de l’assimilation qui suppose un travail visant à faire disparaître tous les signes propres à rappeler le stigmate et à proposer, par des stratégies de dissimulation ou de bluff, l’image de soi la moins éloignée possible de l’identité légitime ». Il parle également d’une autre stratégie qui « vise non à effacer les traits stigmatisés mais à renverser la table des valeurs qui les constitue comme stigmates, à imposer, sinon de nouveaux principes de division, du moins une inversion des signes attribués aux classes produites selon les principes anciens » (Ibid.). Il s’agit alors d’une quête d’autonomie : pouvoir se définir comme groupe « conformément à ses propres intérêts ». Cette seconde opportunité de résistance repose sur un retournement de la situation : « La révolution symbolique contre la domination symbolique et les effets d’intimidation qu’elle exerce a pour enjeu non la conquête ou la reconquête d’une identité, mais la réappropriation collective de ce pouvoir sur les principes de construction et d’évaluation de sa propre identité que le dominé abdique au profit du dominant aussi longtemps qu’il accepte le choix d’être nié ou de se renier pour se faire reconnaître » (Ibid.). Bourdieu reformule après sa pensée d’une manière qui se rapproche fort de l’idée de « retournement du stigmate » (même s’il n’utilise pas littéralement cette expression) : « Le stigmate produit la révolte contre le stigmate, qui commence par la revendication publique du stigmate » (Bourdieu P., « L’identité et la représentation », Actes de la recherche en sciences sociales, 1980, n°35, pp. 69-70). 

  59. Clair I., « S’insulter entre filles », Terrains & Travaux, n°31, 2017, p. 188. 

  60. Ibid

  61. Flandrin L., Le rire : enquête sur la plus socialisée de toutes nos émotions, Paris, La Découverte, 2021, p. 253. 

  62. Downe P., op. cit., p. 76. 

Julie Sojcher