Humour et travail social. Petite posologie de l'usage de l'humour dans le travail social
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Cet article fait partie de « Dossier "(E)aux troubles de l'humour" »
Cette contribution fait suite à l’invitation des organisateurices du colloque « (E)aux troubles de l’humour » organisé le 1er avril 2025 par le Centre de recherches pénalité, sécurité et déviances et l’École des sciences criminologiques de l’Université Libre de Bruxelles, pour venir parler, pendant un intermède qualifié de « léger », de la place de l’humour dans le travail social.
Venir parler d’un « incident critique » qui interpelle, ébranle nos pratiques théorisées et/ou questionne le système.
Heureusement, on a tenu à me préciser que, je cite, « ça ne doit pas forcément être drôle ». Mes – jeunes –collègues me le rappellent en effet souvent :« la vieillesse est un naufrage » et mes tentatives désespérées d’être drôle entraînent au mieux leur indifférence mais le plus souvent désarroi et consternation.
Beaucoup de choses très justes et pertinentes ont déjà été dites et bien plus encore ont été écrites sur les fonctions et les usages multiples, heureux ou non, de l’humour et spécialement, dans le travail social.
Alors voici le pitch, pas drôle, d’un dossier parmi tant d’autres et dont je vais me servir pour étayer quelques rapides réflexions sur un usage possible de l’humour dans notre pratique sociale.
Je travaille dans un service d’actions restauratrices et éducatives. Ce sont des services privés, des ASBL, du secteur de l’aide à la jeunesse qui, pour faire court, sont chargées de mettre en place toutes sortes d’interventions, majoritairement contraintes, à destination de mineurs en conflit avec la loi.
Il y a de cela quelque temps, ma collègue et moi (nous avons la chance de travailler en co-intervention dans nos suivis) avons fait la connaissance de Luigi.
Luigi est un jeune homme de 16 ans, fermé, taiseux, se cachant derrière son abondante toison capillaire. Lors de son passage devant la juge de la jeunesse, il nie, jusqu’à l’absurde, l’ensemble des faits reprochés (une quinzaine). L’ambiance est tendue, la mauvaise volonté affichée par Luigi exaspère la juge et sa mère. Son avocate plaide ce qu’elle peut. Luigi ne joue pas le jeu. La juge hésite.
Luigi se voit finalement imposer un travail de réflexion autour des faits (qu’il nie) et la réalisation d’une prestation d’intérêt général à titre de mesure d’investigation, c’est-à-dire à titre de mesures devant permettre à la juge de recueillir des informations sur la personnalité d’un mineur.
À la sortie de l’audience de cabinet, nous croisons Luigi et sa maman à l’arrêt de bus qui jouxte le tribunal de Nivelles. Ce tribunal est situé au beau milieu de nulle part et est fort mal desservi en transports en commun pour les malheureux.ses justiciables non motorisés. Nous leur proposons de les déposer à la gare, ce que Madame accepte immédiatement, reconnaissante sous le regard effondré de son fils horrifié à l’idée de partager un moment de proximité – quasi de promiscuité – avec un suppôt de l’ordre établi voire pire, de lui être redevable. Voici le décor d’un exemple d’intervention, d’un début de mandat somme toute assez typique, mais dans laquelle l’usage de l’humour va jouer un rôle déterminant.
Revenons donc à Luigi, ce grand amateur d’auto et ce – trop – précoce champion de la conduite sans permis.
La découverte de mon véhicule et de mon style de conduite servira ici d’amorce, d’élément déclencheur, d’introduction, permettant l’immixtion de l’humour dans nos échanges.
L’honnêteté me pousse à reconnaître que Luigi a été le premier à tenter l’usage de l’humour à travers une remarque, un « Hé M’sieur, soyez prudent sur la route » lancé benoîtement lorsque je pris congé de lui et de sa maman à la fin de notre premier rendez-vous. La ligne était lancée, à voir si j’allais mordre à l’appât.
Aux critiques acerbes de Luigi à propos de mon automobile beaucoup trop modeste à ses yeux, une magnifique petite Seat bleue pourtant, et de ma conduite de, je cite, « papy qui aurait trop fumé », à ses sarcasmes envers moi, le conducteur boomer psycho-rigidement respectueux du code de la route, je répondrai par un feint courroux exprimé contre une jeunesse qui refuse d’admettre que « c’était mieux avant » ainsi que contre les trottinettes et les « immortels » qui les pilotent.
Cela se passera par de petites touches, par des ballons d’essai et de menues taquineries comme on taquine le goujon. Pêcheurs et proies tous deux, nous nous apercevrons que ça fonctionne, que ça « matche » entre nous quand on communique dans ce registre.
Ce faisant, Luigi et moi allons modifier l’équilibre de nos relations, équilibre fixé institutionnellement entre moi, le magnifique travailleur sachant, et lui, le vilain petit jeune apprenant.
Cahin-caha, notre travail avec Luigi et sa maman va avancer au gré des aléas d’une vie d’adolescent en difficultés multiples, d’une famille en souffrance mais sans rencontrer de réticences manifestes ou de ruptures entre eux et nous. Certains épisodes seront drôles, à d’autres moments les tracas mettront l’humour en sommeil mais il réapparaîtra toujours comme un lien ponctuant et fixant les règles que nous avons tous deux établies conjointement et tacitement.
L’humour va rendre Luigi acteur. Il s’en saisit comme d’une opportunité pour changer les règles du jeu, pour rééquilibrer ce rapport institué de domination. Il arrache du pouvoir au système et, ce faisant, développe son agentivité, il s’émancipe, il s’affranchit.
Nous pouvons facilement rattacher ces « sorties de route » institutionnelles aux interstices, ces petits moments volés au cadre, mis en évidence notamment par Alice Jaspart1 ainsi qu’à ce que David Puaud2 appelle « l’art de l’ordinaire », ces moments informels qui forment le cœur et la saveur du travail social.
À côté des commandes qui nous sont adressées, à côté de nos missions, il y a encore heureusement parfois des moments d’authenticité où les rôles s’oublient, où les rôles s’effacent. C’est d’ailleurs souvent là que le travail utile va réellement trouver sa place.
Je souhaiterais pouvoir développer l’incroyable culot dont nous pouvons parfois faire preuve à cet égard, nous les travailleurs sociaux et apparentés, chargés d’apporter la bonne parole à un public très, trop, souvent fragilisé. L’État providence est mort mais n’est pas ressuscité.
Au-delà de nos missions, la différence de statut entre « eux » et nous, entre eux, les miséreux, les fautifs, les gens qui ne sont rien, les pauvres, les jeunes, les vieux, les malades, les sans-abris, les sans-papiers, toutes ces victimes de notre morgue et nous, travailleurs sociaux, juges, médecins, psychiatres, avocats, agents administratifs et j’en passe, tous détenteurs d’un pouvoir sur cet autre, et bien, l’affirmation de cette différenciation sociale, voire sa revendication, est non seulement inique mais également parfaitement inefficace dans le travail social. J’aimerais pouvoir développer cela mais ce serait encore moins drôle et surtout complètement hors de l’espace imparti.
Avec Luigi et sa maman, cette modification de notre relation, cet amoindrissement de la distance qui nous sépare, va se révéler absolument déterminante dans l’exercice de notre mission. Luigi se montre plus ouvert, se redresse, laisse apparaître ses yeux entre ses cheveux, s’investit dans nos échanges, réfléchit et nous pousse à réfléchir.
Ne nous y trompons cependant pas. L’humour a ici servi de porte d’entrée, de dégrippant, de décrispant. En aucun cas, il n’est suffisant et en aucun cas il ne permettrait de pallier une éventuelle trahison de la confiance que Luigi a accepté de nous accorder via ce biais.
Il ne résout pas plus les difficultés de cette famille mais ouvre simplement la porte au relationnel et à des échanges plus humainement acceptables. Comme je l’ai mentionné, l’usage de l’humour sera parfois mis de côté et ce, de concert, sans devoir s’en avertir. Preuve, s’il en est besoin, de la bonne compréhension mutuelle du cadre dans lequel il s’inscrit.
Entre vaccin et poison, l’usage de l’humour dans le travail social demande modération et clairvoyance. Sa prescription s’impose dans l’absolu mais son bon usage est question de moment, de ton, d’intuition et peut-être surtout d’une bonne connaissance de la réalité et des conditions de vie des bénéficiaires.
Quelle posologie donc pour ce médicament social utile mais dangereux ?
Dans l’exemple présenté, l’humour est utilisé pour entamer la relation, pour créer du lien, pour permettre ce que Lila Martin3 appelle à l’instar de l’alliance thérapeutique, une alliance éducative dans une relation d’aide contrainte.
L’aide contrainte est un magnifique et affreux paradoxe. Guy Hardy, que nombre d’entre vous connaissent, l’explicite, non sans humour, comme suit : « Je veux que tu veuilles changer et je veux que tu veuilles de l’aide pour un problème que je dis que tu as mais que tu ne sais pas que tu as. Tu devras me montrer que tu veux l’aide que j’ai voulu que tu veuilles et il faudra que tu reconnaisses que tu as le problème que tu ne savais pas avoir ! »4.
Autant dire qu’il vaut mieux pour le justiciable comme pour le travailleur social, apprendre à en rire. Cela prouve au moins qu’on a conscience de l’absurdité de l’injonction.
Dans le cabinet de la juge, Luigi ne trouvait pas ça très drôle.
L’utilisation de ce genre de reformulation absurde, mais décrivant une situation bien réelle, marche d’ailleurs en général assez bien au début d’une intervention. Cela apporte souvent un peu plus de légèreté, cela diminue le stress qu’une confrontation avec le judiciaire et ses envoyés sociaux peut entraîner.
On dédramatise ce qui peut l’être et on tâtonne pour trouver la meilleure entame de collaboration. Tout cela en étant vigilant à ne pas évacuer pour autant les difficultés, les souffrances.
Nécessité donc de dépasser ce cadre normatif biaisé, d’entrer en relation via un autre chemin, de ruser, de prendre distance par rapport à cette commande paradoxale et pour ce faire, l’humour peut s’avérer, comme avec Luigi, un précieux outil. Je dis bien un outil mais évidemment jamais un objectif. Affirmer ex abrupto que l’humour est toujours l’item idéal pour entrer en relation est évidemment un pari risqué.
Avec Luigi, cela a fonctionné. Avec d’autres, on n’y arrivera pas ou on utilisera d’autres moyens mais la question de l’entrée en relation sera toujours un enjeu capital dans un cadre comme celui dans lequel je travaille.
Une contre-indication de l’usage de l’humour maintenant.
Les contributions à ce colloque ont prouvé à l’envi certains mésusages possibles de l’utilisation de l’humour. Il en va évidemment de même dans le travail social.
L'humour, en tant que relecture légère d'une situation douloureuse ou complexe, nous permet de recontextualiser l’événement, d’en pointer les côtés souvent absurdes et d’en diminuer l’impact émotionnel.
L’humour est aussi souvent utilisé comme un exutoire que l’on mobilise dans des espaces déterminés et circonscrits, par exemple pour ce qui nous concerne, dans des échanges entre intervenants, en réunion d’équipe, entre travailleurs sociaux et magistrats.
Cet humour peut et est fréquemment le reflet de considérations autour de valeurs normatives largement partagées et avalisées par les travailleurs sociaux, les avocats, les magistrats. On rit de nos paradoxes, de nos collègues, de nos bénéficiaires, de nos usagers.
On rit d’eux avec nos semblables. Dans le travail social, nos valeurs cardinales sont très majoritairement celles de la petite bourgeoisie, de la classe moyenne : l’importance de la scolarité, du travail, du sport, de la mise en projet, etc. On rit de la distance entre ces conceptions et les attitudes des bénéficiaires, on sourit de l’incohérence de propos, d’actions tentées que l’on sait vouées à l’échec, d’attitudes inadéquates voire de conditions de vie indécentes.
Dans notre exemple, on rira entre nous de Luigi et sa maman qui vivent ensemble, comme un vieux couple, de ses dénégations qui paraissent ridicules, de ses projets de devenir pilote de F1 ou concessionnaire BMW à Dubaï, projets irréalistes au vu de sa situation scolaire et sociale.
Cependant, rire de cela, même en leur absence, présente le risque de renforcer ces stéréotypes et ces considérations de classe si l’on n’y prend pas garde. Lorsque le métier use ou lasse, l’utilisation de ce genre d’humour ne me semble plus très bénéfique. Il ne participe en tout cas pas à faciliter la mobilisation, la remobilisation de toutes nos forces et ressources dans ces situations. La résignation ne doit pas l’emporter sur la colère. L’humour servant d’exutoire dans ce cadre ne peut être exclusivement l’expression d’un rictus cynique et fataliste. Il ne peut et ne doit être dans ce cas qu’une mesure de premier soin de notre santé mentale, une défense personnelle et non un anesthésique qui entérine, dans l’ouate d’un rire jaune, notre impuissance comme acteur témoin d’injustices.
Le public cible des interventions judiciaires et sociales est clairement identifié et ce public rencontre la plupart du temps nombre de services et d’intervenants sociaux. Ce sont souvent des familles monoparentales, précarisées socio-économiquement, fragilisées, cumulant les stigmates et les accidents de vie. Se prenant trois refus d’aide sociale en tout genre pour une seule accordée conditionnellement, telle était par exemple, la situation de Luigi et de sa maman.
Il y a fort à parier que si certaines familles peuvent encore rire de l’absurdité du système et /ou de leur situation, pour beaucoup, tout humour risque d’être, de prime abord, déplacé, inaudible, incongru, insupportable.
En conclusion, qu’est-il advenu de Luigi et de notre suivi ?
Évidemment, quand on choisit un exemple pour illustrer sa pratique, on oriente, heureusement, son choix vers une situation qui a plutôt bien « fonctionné ».
Notre rencontre avec ce jeune et sa maman a donc été judiciairement couronnée de succès puisque les missions ont été menées à bien et que Luigi présentait une situation personnelle, familiale et scolaire bien plus rassurante qu’à nos débuts, ce que la magistrate n’a pas manqué de souligner.
Cette dernière a laissé le mot de la fin à Luigi, à ce jeune homme qui « n’avait rien fait » de tout ce dont on l’accusait.
Il a réfléchi quelques instants et lui a dit avec un petit sourire mi-gêné mi-narquois : « Vous savez madame la juge, moi je n’ai toujours rien fait. Mais si j’étais ce jeune qui a fait tant de mal et bien je vous dirais que j’ai vraiment beaucoup de regrets d’avoir fait tout ça ».
Alors je ne sais pas s’il faut considérer que c’était de l’humour ou un simple joli trait d’esprit. Cela souligne à tout le moins l’évolution de ce jeune homme, sa capacitation, sa prise d’assurance dans les échanges avec le monde des adultes. Il en a compris les règles, il a rééquilibré le débat.
Je ne sais pas ce qu’il est advenu de Luigi mais quand j’y repense c’est avec un petit sourire.
Qui sait, peut-être en fait-il lui aussi de même quand il croise une vieille Seat bleue.
Jaspar A., Aux rythmes de l’enfermement : Enquête ethnographique en institution pour jeunes délinquants. Bruxelles, Émile Bruylant, 2015. ↩
Puaud D., Le travail social ou l’art de l’ordinaire, Temps d’arrêt/Lectures, n° 58, Yapaka, 2013. ↩
Martin L., La « primo-désistance », des connaissances
scientifiques aux pratiques de terrain. Résultats d’un an d’observation participante au sein du SARE du Brabant wallon, Rapport de recherche de l’ASBL STAR, 2024. ↩Hardy G., S’il te plaît, ne m’aide pas ! L’aide sous injonction administrative ou judiciaire, Érès, 2012. ↩