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Volume n°1 - 2018

La figure héroïque du juge : l’exemple du cinéma italien

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Dans un pays rongé par la mafia et marqué par une défiance très forte à l’égard du pouvoir, en raison notamment des grands scandales de corruption qui ont émaillé la vie politique italienne depuis plusieurs décennies, on constate que la figure du juge est, à de très rares exceptions près, mise en valeur dans le cinéma italien. On a fréquemment mis l’accent sur les traits de caractère ou sur les faits d’armes du héros antique. D’une part, sont mises en avant sa détermination dans l’action, sa bravoure et son obstination à poursuivre la justice en affrontant les notables et les dépositaires du pouvoir ; d’autre part, on souligne l’esprit de sacrifice qui préside à sa mission. Le juge apparaît comme la victime sacrificielle d’un système de corruption endémique. La réalité a d’ailleurs dépassé la fiction, comme en témoigne le destin de plusieurs juges anti-mafia, dont la figure la plus connue est Giovanni Falcone, et qui ont inspiré de nombreux réalisateurs pour la télévision et le cinéma.

Introduction

§1 Le personnage du juge occupe une place importante dans la production cinématographique et audiovisuelle italienne. Certains films qui ne portent pas sur la fonction juridictionnelle proprement dite mettent en scène un magistrat hors du prétoire. On pense ici à des personnages aussi divers que Philippe dans La Grande bouffe1, Raffaele dans Trois frères2, deux personnages incarnés par Philippe Noiret, ou bien encore Mauro dans Le saut dans le vide3, rôle endossé par Michel Piccoli. On peut également citer Giovanna, le personnage de la sœur aînée, incarné par Lidia Vitale, dans la saga Nos meilleures années4.

§2 L’histoire italienne du XXe siècle d’après-guerre est marquée par de grandes affaires judiciaires. Ont été largement médiatisés au-delà de l’Italie les attentats des Brigades rouges, groupe d’extrême gauche engagé dans la lutte armée à partie de 1970, les crimes de la mafia sicilienne et autres réseaux de criminalité organisée dans d’autres régions (la Camorra en Campanie, la Sacra Corona Unita dans les Pouilles, la ’Ndrangheta en Calabre…) ou bien encore la corruption des hommes politiques au niveau local et national dont la révélation dans les années 1990 conduisit à la disparition du parti Démocratie chrétienne. Tous ces faits ont entraîné une quête de justice, qui explique probablement l’attrait des réalisateurs pour la fonction juridictionnelle. En 2014, un film, Il pretore5, et un téléfilm en deux parties sur la Rai, Il giudice meschino6, donnaient le premier rôle au personnage du juge.

§3 Le juge d’instruction a particulièrement inspiré les cinéastes, avant que cette fonction ne disparaisse en 1988 de l’organisation juridictionnelle italienne en même temps que la phase d’instruction, au profit d’une procédure accusatoire et d’une enquête préliminaire dépendant entièrement du procureur. Dans une grande partie du cinéma italien, le juge dégage une image positive si on compare son traitement à celui des autres détenteurs du pouvoir. Le spectateur ou, à tout le moins, un ou plusieurs personnages du film attendent beaucoup de lui. Dans un film comme Nous sommes tous en liberté provisoire7, on voit un détenu n’avoir qu’un espoir, celui de voir son témoignage transmis au juge. Ce dernier ne recevra jamais la lettre qui lui était adressée mais, loin d’apparaître aux yeux du spectateur comme un héros – le juge est ici un personnage falot, peu présent à l’écran, dont on perçoit l’impuissance –, il a une candeur qui fait défaut à l’ensemble des personnages dès lors que la corruption touche indifféremment la police, le personnel pénitentiaire, l’avocat, une partie de ses codétenus et si l’on prend en compte le fait que le personnage principal, lui-même incarcéré, fera preuve d’une grande lâcheté en s’abstenant de témoigner après le meurtre de cet homme.

§4 Dans certains cas, le juge peut être instrumentalisé par le pouvoir politique mais le juge est rarement son complice8. La complicité, la lâcheté ou la faiblesse d’un ou plusieurs juges est généralement compensée par l’image intègre d’un autre juge. Dans les films consacrés aux grandes figures des juges antiterroristes, sont aussi représentés des juges qui n’ont pas eu le courage de Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, tous deux tués par la mafia. Dans I 57 giorni di Paolo Borsellino9, le juge Borsellino se heurte aux contraintes bureaucratiques du pouvoir judiciaire italien dont s’accommodent nombre de ses collègues. Dans Il giudice meschino, le personnage principal est présenté au début du téléfilm comme un juge peu zélé, plus soucieux de séduire une jeune femme que d’ordonner une expertise légale ; il prendra progressivement conscience de l’importance de sa fonction à la mort de son collègue qui a payé de sa vie son opposition à un trafic de déchets toxiques et nucléaires.

§5 Le juge, parce qu’il est chargé d’appliquer la loi aux faibles et aux puissants sans distinction et parce qu’il ne dispose pour le faire ni d’une arme ni d’argent, parce qu’il doit faire prévaloir le droit sur ses sentiments, est une figure héroïque de choix pour les réalisateurs, en particulier dans le courant néo-réaliste. Personnage extraordinaire du fait de son action et de son courage, le héros est, au sens étymologique du terme, un demi-dieu. Dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, le Chevalier de Jaucourt rappelait que le

« terme de héros, dans son origine, était consacré à celui qui réunissait les vertus guerrières aux vertus morales et politiques ; qui soutenait les revers avec constance, et qui affrontait les périls avec fermeté. L’héroïsme supposait le grand homme, digne de partager avec les dieux le culte des mortels »10.

Dans les développements qui suivent, Jaucourt distinguait néanmoins le héros du grand homme pour décrire l’évolution de la notion de « héros » qui, au XVIIIe siècle, ne pouvait désigner qu’un guerrier au sens propre. Aujourd’hui, la figure du héros est plus large. Le héros est un homme d’action, un homme en lutte, mais qui ne livre pas nécessairement son combat sur un champ de bataille. La déification ou la sanctification du personnage du juge est principalement liée au fait qu’il incarne un certain système de valeurs.

§6 Le lien entre la justice et une vocation qui transcende la condition humaine est incarné par Rosario Livatino, juge assesseur assassiné par la mafia en 1990 à l’âge de 38 ans, et dont l’histoire a été portée à l’écran en 199411. Son jeune âge et sa ferveur religieuse ont conduit à en faire une icône de la figure juridictionnelle. Après avoir rencontré les parents de Rosario Livatino, Jean-Paul II qualifia les juges tués par la mafia de « martyrs de la justice et indirectement de la foi ». Le procès de béatification de Livatino a été initié en 2011. Rosario Livatino déclarait dans une conférence de presse qui se déroulait le 7 avril 1984 devant le Rotary Club de Canicattì :

« [l]’indépendance du juge est aussi dans sa moralité, dans la transparence de sa conduite à l’intérieur et hors des murs de son bureau. C’est seulement si le juge remplit lui-même ces conditions que la société peut accepter qu’il ait sur les autres un pouvoir aussi grand que celui qu’il détient »12.

§7 Ce pouvoir, cette fonction juridictionnelle, fait parfois, en soi, l’objet de l’admiration de l’entourage du juge et, de manière générale, du commun des mortels . Néanmoins, la fonction juridictionnelle ne suffit pas à conférer au juge l’image du héros. C’est sa grandeur d’âme, son courage et son esprit de sacrifice qui vont permettre au spectateur de voir dans le juge une personnalité extraordinaire et en faire un héros. La figure héroïque incontestable est celle du juge anti-mafia. L’héroïsme réside ici tant dans la fonction – lutter contre la pieuvre – que dans les qualités humaines de ceux qui ont accepté de l’assumer. Surtout, les cinéastes ont pu s’inspirer d’une réalité plus marquante encore que les fictions de l’époque. Ils ont porté à l’écran la vie ou tout au moins une partie de la carrière et le destin tragique de différents juges anti-mafia dont le courage a marqué au-delà des frontières italiennes. La figure emblématique de ce combat en Italie et à l’étranger reste Giovanni Falcone.

La fonction juridictionnelle, une fonction héroïque pour l’entourage du personnage

§8 La fonction juridictionnelle peut susciter l’admiration en tant que telle et la notoriété dont il jouit est l’une des caractéristiques du héros. Le juge est un personnage important dans la société qui impose son autorité autour de lui. Le juge n’est pas seulement un notable; il exerce aussi et surtout une fonction qui le conduit à accomplir des actes extraordinaires.

Le titre et la fonction de juge, objets d’admiration

§9 La fonction juridictionnelle renvoie tout d’abord à un statut dont le juge est drapé au quotidien. Celui-ci apparaît à tout le moins comme un grand homme. En Italie, on donne une importance particulière aux titres et fonctions dans la vie de tous les jours. Hors du prétoire, on s’adresse au juge en l’appelant « signor giudice » ou bien encore « dottore » du fait de son titre universitaire.

§10 Portes ouvertes13, adaptation du roman éponyme de Leonardo Sciascia qui fut nommé aux Oscars dans la catégorie meilleur film étranger en 1990, relate un procès qui s’est déroulé en Sicile, dans l’Italie fasciste, alors que la peine de mort venait d’être rétablie14. Le film met l’accent sur le personnage du juge Vito Di Francesco, incarné par Gianmaria Volontè, qui siège dans une affaire de triple homicide. Ce juge essaie de faire évoluer les débats pour que la peine de mort soit écartée, alors que la culpabilité de l’accusé ne fait aucun doute et que celui-ci demande lui-même l’application de la peine capitale. À la quarante-et-unième minute, le réalisateur, dont l’œuvre est largement inspirée par les réalisateurs néo-réalistes, met en scène un déjeuner dominical chez le frère du juge. Le neveu de ce dernier est invité à lire la rédaction qu’il a écrite sur sa famille. Une grande partie de la rédaction est consacrée au juge. L’enfant le présente en ces termes :

« Oncle Vito est important car il est juge au tribunal. Dans le pays, tout le monde dit qu’il est excellent et encore plus aujourd’hui puisque c’est lui qui poursuit le monstre de Palerme. Quand il vient nous voir et qu’il m’embrasse, il me pique avec sa barbe et il sent bon, une bonne odeur de savon mais il ne vient que deux fois par mois et ça ne me plait pas, parce que ce jour-là, tante Nora nous fait un gâteau que je n’aime pas ».

§11 Au-delà de l’admiration et de la fierté, la fonction juridictionnelle peut susciter un jeu de séduction. Il pretore met en scène un juge, Augusto Vanghetta, qui n’a de cesse de séduire des femmes qui cherchent pour beaucoup, elles-mêmes, à le séduire. Ce jeu semble motivé par la fonction juridictionnelle plus que par les qualités physiques et morales du personnage, soit que la femme trouve dans cette entreprise un intérêt à obtenir les faveurs du juge en vue d’une affaire donnée, soit qu’elle y trouve une forme de gratification liée au statut du juge.

La fonction juridictionnelle, pouvoir surnaturel

§12 À l’opposé d’Augusto Vanghetta qui recherche la proximité avec les justiciables de sexe féminin, la fonction juridictionnelle impose bien évidemment une forme de distance. L’impartialité du juge lui impose la neutralité en dépit de ses sentiments personnels. Dans la première partie de Nos meilleures années, les deux frères enlèvent une jeune femme, Giorgia, de l’asile où celle-ci subit des électrochocs. Ils décident d’interroger leur sœur aînée, Giovanna, à ce sujet, sans préciser qu’ils sont les auteurs de l’enlèvement parce qu’elle risquerait de les dénoncer en dépit du lien familial. C’est aussi à Giovanna que son frère Nicola fera appel quelques années plus tard pour mener l’arrestation de sa femme, embrigadée dans un mouvement d’extrême-gauche, afin d’éviter qu’elle ne commette un attentat.

§13 Quand un film représente le juge dans la salle d’audience, on utilise souvent un plan large pour mettre en valeur la phrase qui figure en lettres capitales dans toutes les salles d’audience, le plus souvent sur le mur : « La legge è uguale per tutti » (« La loi est la même pour tous »). C’est ce besoin d’impartialité qui, dans le précité Il giudice ragazzino, conduit le personnage de Rosario Livatino à refuser à plusieurs reprises les marques de familiarité, telles que le tutoiement, du voisin de ses parents qui fait l’objet d’une procédure judiciaire. On verra que c’est moins la fonction elle-même que la personnalité du juge qui garantit cette neutralité.

§14 Dans Cadaveri eccellenti [Cadavres exquis]15, autre adaptation d’un roman de Leonardo Sciascia16, le président de la Cour suprême assimile la fonction juridictionnelle à une forme de super pouvoir. Être juge revient à établir la vérité judiciaire. Le président Roches compare l’œuvre du magistrat à la transsubstantiation qu’opère le prêtre quand il transforme le pain en corps du Christ et le vin en sang du Christ. Toutefois, comparer le verdict à la transsubstantiation ne signifie pas que le juge est omniscient. Il ne détient pas la vérité. Il peut tout simplement transformer sa conviction personnelle en vérité judiciaire au travers d’un langage performatif. Francesco Rosi, réalisateur engagé qui dénonce alors la stratégie de la tension et l’instrumentalisation par le pouvoir politique d’un fait divers – ici une succession d’assassinats de juges – à des fins politiques, présente le président Roches comme un personnage détestable et renvoie au cynisme qui peut aussi animer le magistrat. Dès lors, pour le spectateur, ce super pouvoir ne caractérise pas le héros, loin de là.

§15 L’héroïsme n’est donc pas le propre de la fonction juridictionnelle. Pour le spectateur, l’héroïsme est à rechercher dans l’action et la personnalité du juge qui doit lutter pour défendre la justice et un ensemble de valeurs dans lesquelles le spectateur est susceptible de se reconnaître.

La personnalité du juge, fondement de la figure héroïque

§16 Le cinéma italien met en scène différentes facettes de la figure héroïque du juge et, parfois, le spectateur comprend ce que devrait être un juge héroïque en creux, parce que le personnage n’accomplit pas la mission qui lui est dévolue, parce qu’il n’a pas la grandeur d’âme nécessaire. Ce héros déceptif est l’anti-héros dont certaines figures seront évoquées ici. L’anti-héros est un personnage particulièrement intéressant car sa faiblesse réside dans son humanité et il conduit le spectateur à s’interroger sur ses propres faiblesses.

§17 Le propre du héros est de lutter. Au sens premier du terme, le héros est un homme qui se bat comme Hercule affrontant Nessus. Le juge apparaît comme un héros dès lors qu’il parvient à transcender la condition humaine pour rendre justice et lutter contre le pouvoir établi, contre la mafia, la pieuvre, contre ses intérêts personnels et partant contre sa propre peur.

La lutte contre l’ordre établi

Le héros

§18 Le juge est un héros parce qu’il s’attaque aux puissants dans un combat qui rappelle David contre Goliath. Dans le film du réalisateur néo-réaliste Luigi Zampa, Les Coupables17, dont le titre original en italien signifie « Procès à la ville », un juge d’instruction, le juge Spicacci, mène l’enquête sur un double meurtre et se rend vite compte que toute la haute société de la ville de Naples est gangrénée par la Camorra, la mafia napolitaine. Pendant l’enquête, il craint de mettre un coup de pied dans la fourmilière et de provoquer sa perte, la perte de son couple, en s’attaquant à ceux qui tiennent la ville. À plusieurs reprises, on le voit faire face à une tablée de notables : il est seul face à ceux qui tiennent la ville. À la suite d’un enchaînement d’événements qui va conduire à la mort d’un homme, il décide, dans la scène finale, de prendre le problème à bras le corps, de faire le procès de la ville et de délivrer des mandats d’arrêt contre toutes les personnes concernées, qu’il y en ait trente, cent ou mille.

§19 Si l’allure générale du personnage du juge Spicacci montre encore l’importance sociale du juge, dans un grand nombre de films plus récents, le juge n’est plus représenté comme un notable, une personnalité aisée. Son pouvoir est très faible dans le bras de fer qui l’oppose à un ou plusieurs notables et il doit faire face à l’influence que ceux-ci exercent et à la peur qu’ils suscitent dans la société.

§20 Dans Au nom de la loi de Pietro Germi18, adaptation du roman d’un magistrat, le juge convoque, à la fin du film, tout le village sicilien frappé par l’omerta pour mettre en évidence la responsabilité de l’ensemble des villageois dans la mort d’un jeune homme de 17 ans. Il décide de leur faire face en les accusant : « ceci est un procès, c’est vous qui l’avez tué en m’empêchant de faire mon travail. Je vais rester et je ferai mon devoir »19. Suit l’intervention du personnage du mafieux qui invite tout le monde à se ranger du côté de la loi. Ce dénouement peut paraître pour le moins naïf mais il faut avoir à l’esprit qu’Au nom de la loi est le premier film relatif à la mafia et qu’il fut de surcroît tourné en Sicile, laissant peu de place à une critique acerbe du système qu’elle met en place.

L’anti-héros

§21 Le juge est parfois à la marge entre le héros et l’anti-héros, laissant ses sentiments et ses convictions guider ses choix.

§22 Dans Au nom du peuple italien20, un juge d’instruction, Mariano Bonifazi, interprété par Ugo Tognazzi, dirige une enquête sur la mort d’une jeune fille. Très vite, ses soupçons se portent sur un entrepreneur suffisant, vulgaire, roublard, cynique, Lorenzo Santenocito, interprété par Vittorio Gassman, capable de toutes les turpitudes, notamment pour s’attirer les faveurs du juge. En témoigne ce dialogue entamé sur la plage à la fin de la première heure du film, alors que Bonifazi et Santenocito viennent de déjeuner ensemble :

– Santenocito : « Alors abattons ces barrières. Réfutons l’infâme théorie de l’incommunicabilité. Nous devrions nous parler, cher Monsieur. Revenons à Cenesatico… Cenesatico ? ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « De 1930 à… ».

– Lorenzo Santenocito : « Mais alors, j’étais là. En 1933. Quelle plage ? Quel établissement ? ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Le Rustichelli ».

– Lorenzo Santenocito : « Nous aussi ! ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Ah oui ? ».

– Lorenzo Santenocito : « C’est sûr. Mais alors… Tu es Marianino. Ou Marianuccio… ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Marianino ».

– Lorenzo Santenocito : « Bien sûr, Marianino, coiffé à la Coogan. Voilà pourquoi j’avais ce besoin de te parler. Je t’avais reconnu avant de savoir. Ça alors ! On a joué ensemble ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Bien sûr ».

– Lorenzo Santenocito : « On m’appelait Manche-à-balai ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Moi, j’étais grassouillet ».

– Lorenzo Santenocito : « Oui, je me souviens ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Souviens-toi, un jour tu as cassé mon cerf-volant ».

– Lorenzo Santenocito : « Blanc, rouge et vert ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Une fois, tu as volé mon goûter. Pain et mortadelle. Manche-à-balai ».

– Lorenzo Santenocito : « Bon, à l’époque, j’étais un peu… comment dire… ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Un petit enfoiré ».

– Lorenzo Santenocito : « Enfin… ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Et tu l’es resté. En 1933, je n’étais pas à Cesenatico. L’établissement Rustichelli n’existe pas. Je n’ai jamais eu de cerf-volant. Rien n’est vrai de ce que vous avez dit. Vous avez tenté de me corrompre ».

– Lorenzo Santenocito : « Faux ! ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « En m’offrant une villa ».

– Lorenzo Santenocito : « Moi ? Vous vous trompez ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « D’après vous, on devient juge pour s’enrichir, avoir une villa ? Vous avez beaucoup parlé. Mais pas un mot sur les poursuites judiciaires de 63 et 67. Trafic d’armes ».

– Lorenzo Santenocito : « On m’a acquitté ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Pour insuffisance de preuves. Rien sur le suicide de votre associé que vous vouliez évincer ».

– Lorenzo Santenocito : « C’était un paranoïaque, on l’a prouvé ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Évidemment ».

– Lorenzo Santenocito : « Non content de fouiller dans mon passé, vous m’avez invité à déjeuner pour enquêter, me faire parler. Une bassesse, il n’y a pas à dire. Vous m’avez tendu un piège ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Moi ? Pas vous ? ».

– Lorenzo Santenocito : « Vous étiez sûr que je vous chercherais pour ce Ruinol. Vous êtes plus rusé que moi ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Peut-être. Maintenant, écoutez-moi, vu que personne ne nous entend. J’en ai assez, comme d’autres, de défendre des lois qui protègent une société répugnante ! Qui permet à des gens comme vous de proliférer ! ».

– Lorenzo Santenocito : « Des gens comme moi ? Je suis comment ? Allez-y ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Un citoyen exemplaire. Vous ne fraudez pas le fisc, ne planquez pas l’argent en Suisse. Vous respectez le paysage, ne corrompez pas les fonctionnaires et évitez les chats noirs ! ».

– Lorenzo Santenocito : « Monsieur le juge ! ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Monsieur le juge est convaincu que certaines lois qui permettent aux grands industriels de nuire à la société doivent être changées ! ».

– Lorenzo Santenocito : « C’est ce que je dis aussi ! ».

– Giudice Mariano Bonifazi : « Bas les pattes ! Para ! Vous êtes lâche et vulgaire ».

– Lorenzo Santenocito : « Oui, je suis lâche, je l’avoue, car vous me faites peur ! Dès le premier instant, j’ai lu dans votre regard un mot terrifiant : le mot idéologie. Votre haine est idéologique ! Vous avez des préjugés sur moi ! Vous n’êtes pas un bon juge ! ».

§23 Nombreuses sont les scènes qui, comme celles-ci, conduisent le spectateur à prendre fait et cause pour le juge, comme l’internement forcé du beau-père de Santenocito, parce que celui-ci semble peu enclin à lui fournir un alibi. Dans ce face à face qui rappelle celui de Garde à vue21, jusqu’aux dernières minutes du film, la culpabilité du notable semble établie, pour le spectateur comme pour Bonifazi, qui ne respecte pas la distance nécessaire avec le suspect. Néanmoins, Santenocito n’a pas forcément tort en pointant du doigt l’idéologie de celui-ci et en lui reprochant de ne pas être un bon juge. La preuve de l’innocence de l’entrepreneur sera apportée au travers du journal intime de la victime qui y relate expressément son projet de suicide. La hargne du juge contre tout ce que représente Santenocito – qu’il voit incarner toutes les figures les plus vulgaires des individus qu’il croise ce soir-là, soir de match de football et de victoire de l’Italie contre l’Angleterre –, le conduit à détruire purement et simplement cette preuve en jetant le journal au feu. Il sacrifie ici la Justice à sa propre vision de la justice. On retrouve cet idéal de justice sociale qui semble s’éloigner du droit proprement dit dans le simulacre de procès de La plus belle soirée de ma vie22. Dans ce film d’Ettore Scola largement inspiré du roman La panne de Friedrich Dürrenmatt, un homme d’affaires, Alfredo Rossi, incarné par Alberto Sordi, qui s’est rendu coupable de différents délits, tombe en panne alors qu’il doit déposer des fonds en Suisse. Il se rend alors dans un hôtel où magistrats et avocat à la retraite vont organiser un simulacre de procès au cours duquel sa vie sera passée au crible de leurs questions. Rossi va se prendre au jeu de ce procès dont l’issue lui sera cependant fatale.

Le sacrifice de ses intérêts personnels

Le héros

§24 Le héros est aussi celui qui fait preuve d’une grande abnégation qui peut le conduire à sacrifier sa vie personnelle et/ou sa vie professionnelle. Parce qu’il est pleinement investi dans sa mission, le juge sacrifie loisirs et vie amoureuse. L’abnégation semble être un trait de caractère récurrent dans les personnages de juges au cinéma. Le juge n’est pas seulement celui qui rapporte des dossiers à la maison et qui sacrifie ses intérêts personnels à son travail. Il semble aussi être capable de sacrifier son épanouissement personnel à d’autres causes, en assumant la fonction de soutien de famille. Le sens du service semble être un trait de caractère récurrent.

§25 Il giudice ragazzino, film précité, illustre bien cette facette de la personnalité du juge héroïque. Livatino est fils unique et vit chez ses parents. Le film relate les débuts d’une relation sentimentale avec une avocate. Celle-ci va lui montrer le chantier d’une maison qu’elle fait construire et qui aurait vocation à abriter le jeune couple. La maison en construction étant située dans une localité éloignée du domicile des parents du juge, ce dernier mettra fin à cette relation pour ne pas s’éloigner de ses géniteurs.

§26 Autre soutien de famille, Giovanna, la sœur aînée de la fratrie de Nos meilleures années, est célibataire. Elle s’occupe de sa mère veuve jusqu’au moment où, à la suite du suicide de son frère Matteo, elle décide d’aller à Palerme pour devenir juge antiterroriste parce que la Sicile manque d’effectifs : « [i]ls ont besoin qu’on les aide. Personne ne veut y aller »23. Elle fait alors comprendre à son autre frère, Nicola, que c’est aux autres membres de la fratrie de s’occuper de leur mère puisqu’elle s’éloigne de Milan.

§27 Si le juge a un sens très développé du service des autres au détriment de sa propre vie, il peut aussi, dans l’exercice de ses fonctions, être amené à faire des choix qui vont avoir des conséquences néfastes sur sa vie professionnelle. La figure héroïque du juge est aussi celle d’un juge qui peut mettre en péril sa carrière au profit de la justice.

§28 Dans le film Portes ouvertes précédemment cité, le juge tente d’éviter la condamnation à mort du coupable – la culpabilité de l’accusé est établie dès les premières minutes du film. Or l’auteur du crime a avoué son crime et se montre prêt à être exécuté. Le juge, Vitto di Francesco, pose de nombreuses questions au grand dam du reste de la Cour, alors que l’affaire semble entendue et à un moment où le pouvoir politique a besoin de donner l’exemple. Les questions qu’il pose ont d’ailleurs pour conséquence inattendue de souligner encore un peu plus l’ignominie de celui qu’elles sont censées sauver. Le juge Di Francesco est convoqué par le président du Tribunal qui va lui reprocher cet excès de zèle et souligner les risques qu’il court en continuant de la sorte. À l’instant où ce dialogue commence, un agent du tribunal vient de sortir :

– Presidente Sanna : « Un peu trop servile, ce garçon, trop de zèle. Ça ne me plait pas beaucoup les gens qui font trop de zèle. Pour tuer une malheureuse mouche, ils sont capables de briser le vase où elle s’est posée. Pourquoi tu ne t’assieds pas un peu ? ».

– Giudice Vito Di Francesco : « Euh… Je suis déjà en retard… Je dois vraiment y aller ».

– Presidente Sanna : « Avec la foule qu’il y a en bas, je te déconseille de sortir. Ces gens sont dangereux. Non, ce n’est pas la peine de les provoquer ».

– Giudice Vito Di Francesco : « Je n’ai pas l’intention de provoquer qui que ce soit. Nous avons quand même le droit de faire notre devoir ».

– Presidente Sanna : « Peut-être travailles-tu trop. À partir de demain, je m’occuperai de ce cas. Ne te fais aucun souci. Tu n’as qu’à rester tranquille pendant quelque temps. Ce sera bien mieux comme ça ».

– Giudice Vito Di Francesco : « Mais je cherche seulement à me comporter de façon correcte ».

– Presidente Sanna : « Oh, pour ça, j’en suis sûr. Tu es un juge extrêmement rigoureux, zélé. Tu poses trop de questions. N’oublie pas que ce procès, nous le faisons surtout pour régler quelques comptes. Ce type, on devrait le fusiller trois fois ».

– Giudice Vito Di Francesco : « Excuse-moi mais je dois vraiment partir ».

– Presidente Sanna : « Attends un peu. J’ai un peu peur qu’un procès aussi simple nous entraîne à faire quelques faux pas. Beaucoup de gens le souhaitent. Tu sais depuis combien de temps je suis assis dans ce fauteuil ? Depuis plus longtemps que Mussolini est sur le sien. Et je n’ai pas envie que qui que ce soit vienne me l’enlever ».

– Giudice Vito Di Francesco : « Précisément. Je sais bien que… que la peine de mort est prévue par la loi mais qui nous oblige à appliquer le code dès demain matin ? Cherchons plutôt à faire la lumière en étudiant en détail toute cette histoire sans idée préconçue. Nous avons tout le temps. Maintenant excuse-moi, je dois vraiment aller chercher ma fille ».

§29 L’acharnement du juge porte ses fruits puisqu’il va trouver une oreille compatissante chez un des membres du jury populaire, ce qui lui permet d’éviter que la peine de mort ne soit prononcée en première instance. Ecartée par ce tribunal, la peine de mort est néanmoins prononcée en appel et l’homme est exécuté en 1938, tandis que la carrière de cet homme important qu’est le juge Di Francesco, qui siégea dans l’affaire du monstre de Palerme, est brisée puisqu’il va être mis au placard pour lui faire payer son excès de zèle.

L’anti-héros

§30 La fonction juridictionnelle est un sacerdoce qui est parfois trop contraignant pour ceux qui l’exercent et le juge n’est pas prêt à tous les sacrifices.

§31 Dans Chronique d’un homicide de Mauro Bolognini24, le juge Aldo Sola, incarné par Martin Balsam, est chargé d’instruire une affaire de double homicide. Une rixe a opposé des policiers à des militants d’extrême gauche. Un policier et un étudiant sont morts. La mise en scène de cette bagarre permet au spectateur de savoir dès le début du film que le policier a été tué par le fils du juge, Fabio, incarné par le jeune chanteur italien à succès Massimo Ranieri. L’instruction mène cependant à l’arrestation d’un autre jeune homme, membre du même groupuscule. Leur chef dissuade Fabio de se rendre car il compte tirer avantage d’une erreur judiciaire. Les policiers semblent, quant à eux, intouchables et l’esprit de corps exclut la moindre mise en cause d’un des leurs. Après que le fils du juge a dérobé sur ordre de ses camarades de lutte des éléments du dossier mettant en évidence une erreur judiciaire et que ceux-ci ont été dévoilés par la presse, le juge découvre par la bouche même de son fils qu’il est l’auteur du meurtre du policier. Voici les mots qu’ils échangent dans un dernier face-à-face :

– Fabio Sola: « Est-il vrai que tu voulais me parler ? ».

– Giudice Aldo Sola : « Oui. Ferme la porte. Donc tu es parti parce que nous ne te servons plus à rien ou, plus exactement, parce que nous ne t’avons pas aidé à être celui que tu es. C’est ça ? ».

– Fabio Sola : « C’est plus ou moins ça ».

– Giudice Aldo Sola : « Mais qu’es-tu devenu, Fabio ? ».

– Fabio Sola : « Tout ce que tu ne voulais pas ».

– Giudice Aldo Sola : « Un subversif, un voleur, c’est ça ? Mais à quoi cela t’a-t-il servi de copier ces procès verbaux ? ».

– Fabio Sola : « J’essayais de remonter la piste. Tu le sais mais tu l’as détruite avec la farce de tes interrogatoires ».

– Giudice Aldo Sola : « En fait, le témoignage de vous trois est inventé ? Je ne me prête pas à un tel jeu ».

– Fabio Sola : « Au nôtre non mais tu te prêtes à celui de la police… Tu n’as pas trouvé une seule preuve contre celui qui a tué notre camarade. Tu ne l’as pas trouvée parce que tu ne la cherches pas ».

– Giudice Aldo Sola : « C’est cela que tu me reproches, n’est-ce pas ? ».

– Fabio Sola : « Oui. Les deux de la police, je peux encore les comprendre. Pour eux, un étudiant comme nous, c’est quelqu’un qui crache sur l’argent de son père qui le maintient à l’université, un fils de pute à haïr, à tuer. Mais toi… ».

– Giudice Aldo Sola : « Mais moi ? ».

– Fabio Sola : « Tu sais bien que ce n’est pas le cas ».

– Giudice Aldo Sola : « J’enquête sur la mort de ton ami avec la même objectivité que celle avec laquelle je conduis l’instruction contre Trotti ».

– Fabio Sola : « Tu as détruit l’alibi de Max avec une légèreté effrayante. Pour vous, il était coupable depuis le début, seulement parce qu’il vous en fallait un… et tout de suite. Tu crois vraiment que Trotti a tué ? ».

– Giudice Aldo Sola : « Les preuves sont toutes contre lui ».

– Fabio Sola : « Veux-tu que je te fasse une faveur, une vraie, définitive ? ».

– Giudice Aldo Sola : « Fabio, écoute-moi. Va-t’en. Je ne veux pas d’entendre dire d’autres énormités. Je ne le supporte pas ».

– Fabio Sola : « Non. Je ne pars pas. Tu ne m’avais pas dit que tu m’attendais pour parler ? ».

– Giudice Aldo Sola : « Ça suffit. Pas un mot de plus, Fabio ».

– Fabio Sola : « Non. C’est avec ça que je l’ai frappé ». [Il pose un poing américain sur le bureau de son père stupéfait]

– Giudice Aldo Sola : « Tu te constitues prisonnier ? ».

– Fabio Sola : « Non. Pourquoi devrais-je le faire ? ».

– Giudice Aldo Sola : « Fabio ».

– Fabio Sola : « Je ne me sens plus coupable ».

– Giudice Aldo Sola : « Tu ne sais pas ce que tu dis ».

– Fabio Sola : « Bien sûr que je le sais. Jusqu’à hier, oui, je l’aurais fait. Je me serais remis entre vos mains. Maintenant non. Je ne veux pas me constituer prisonnier tant que l’autre assassin sera dans la nature, protégé par vous tous ». [Le père le gifle]

– Giudice Aldo Sola : « Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas vrai ».

– Fabio Sola : « Si ».

– Giudice Aldo Sola : « Ce n’est pas vrai ».

– Fabio Sola : « C’est vrai. Il suffit de te voir à ton bureau prêt à servir les patrons ».

– Giudice Aldo Sola : « Quels patrons ? ».

– Fabio Sola : « Lesquels ? » [Il montre le journal] « Eh, regarde, lis. Un magistrat a accusé de meurtre deux commissaires mais un député, un de ceux qui commandent au gouvernement a demandé un débat parlementaire, et tu sais pourquoi ? Parce qu’il dit qu’en ce moment il ne faut pas mettre à mal le moral de la police mais tu en as besoin de la police pour qu’elle continue à te fournir des coupables à condamner ».

– Giudice Aldo Sola : « J’ai dit : “ça suffit”. Ça suffit, nom de Dieu. Tu me parles de patrons et ceux que tu sers, ce ne sont pas des patrons, des patrons si irresponsables qu’ils t’apprennent à tuer ? Et une fois pour toutes, je ne sers aucun patron. Je ne suis au service de personne. Je n’ai jamais donné à la police un certificat de bonne conduite à vie. J’ai jugé conformément à la loi et selon ma conscience. Souviens-t’en ».

– Fabio Sola : « Tu ne me feras pas arrêter parce que tu m’aimes. C’est ça ta conscience… ».

– Giudice Aldo Sola : « Qu’attends-tu de moi ? ».

– Fabio Sola : « Je veux voir ce que tu vas faire maintenant que tu sais la vérité ».

– Giudice Aldo Sola : « Je vais ordonner la libération de Trotti. Et toi, que vas-tu faire ? ».

– Fabio Sola : « Tiens ». [Il rapproche de son père le poing américain posé sur le bureau]. « Je te le donne en signe d’engagement. Le jour où j’apprendrai que toi ou un autre avez coffré ceux qui ont tué mon camarade, je viendrai me constituer prisonnier. Seulement à ce moment-là. Il y a deux morts. Il doit aussi y avoir deux assassins »25.

§32 Le juge décide de ne pas poursuivre Fabio. On comprend au travers de certains dialogues que sa femme ne lui pardonnerait sans doute pas une action contre leur fils. Il choisit donc de démissionner et de jeter la preuve de la culpabilité de son fils, le poing américain avec lequel celui-ci a donné la mort et qui est représenté sur l’affiche du film. Le cinéaste nous invite cependant à considérer avec bienveillance le comportement du juge. La lâcheté, la dissimulation de la vérité sont contrebalancées par le constat qu’il sera de toute façon impossible de rendre pleinement justice puisque l’auteur du meurtre de l’étudiant échappera au jugement. C’est surtout son impuissance qui fait ici du juge un anti-héros.

§33 Dans les films italiens, nombreux sont les personnages de juges tentés par la démission ou la mutation souvent parce qu’ils n’ont pas les moyens de faire respecter l’idéal de justice qui est à la base de leur vocation. Cette tentation, on la retrouve dans des films dont on a déjà parlé : Au nom de la loi, Les coupables, mais aussi un autre film de Luigi Zampa, Nous sommes tous coupables26, titre français étonnant dès lors que la traduction fidèle du titre italien est tout simplement « Le magistrat ». Ce film débute par la remise par le juge de sa lettre de démission. L’intrigue du film est le récit des événements qui ont motivé sa décision. Ces événements ont été, pour l’un, une affaire judiciaire dont il a la charge et qui concerne le meurtre par un chômeur d’un employeur véreux ; pour l’autre, la mort de la famille de ses logeurs après que le père a ouvert le gaz pour mettre fin à ses jours. Le père, au chômage, avait dû s’affranchir de ses principes moraux pour maintenir son statut social. La crise de foi du magistrat est surmontée à la fin du film par la conviction de pouvoir servir la justice en aidant l’homme accusé du meurtre.

§34 Cette volonté d’abandonner le navire, de changer d’affectation, reflète une réalité que l’on retrouve dans le parcours des plus grandes figures juridictionnelles, comme le juge Falcone qui avait demandé à être muté en 1988 parce qu’il n’avait pas les moyens de faire efficacement son travail.

Le héros incontestable : le juge anti-mafia

§35 Le véritable héros, en tant que figure sacrificielle, est le juge anti-mafia. Et la réalité est allée en la matière beaucoup plus loin que la fiction. Les films italiens qui lui sont consacrés ne laissent place à aucun travers, aucune aspérité dans la personnalité du juge.

Une figure sacrificielle

§36 On pense au giudice ragazzino, Rosario Livatino, assassiné en 1990, mais aussi et surtout à Giovanni Falcone et son collègue, Paolo Borsellino, tous deux assassinés en 1992 et qui ont inspiré une demi-douzaine de films pour la télévision et le cinéma27. Le plus connu est probablement Giovanni Falcone dont la mort commanditée par le mafieux Toto Riina a été un événement retentissant bien au-delà des frontières de l’Italie. L’image du carnage de Capaci – la strage di Capaci – et d’une route éventrée par une charge de 400 kilos d’explosifs a marqué les esprits. Le juge Falcone a aussi marqué l’histoire judiciaire de son vivant avec la création de la « méthode Falcone », qui consiste à remonter une piste en retraçant scrupuleusement toutes les transactions financières. Falcone et Borsellino ont aussi été les maîtres d’œuvre du maxi-procès de 1986 qui a conduit à la condamnation de 365 individus. En France, Falcone reste une figure emblématique du juge d’instruction mais à sa mort, cette fonction n’existait déjà plus et il avait retrouvé le Parquet auprès duquel il avait déjà travaillé par le passé. Dans les commentaires sur le parcours professionnel de Falcone, on passe très vite sur cette réforme et on ne trouve pas de réaction particulière de Falcone ou Borsellino sur le passage à un système accusatoire. Au moment de la disparition du juge d’instruction, l’événement le plus marquant est le rejet de la candidature de Falcone à la tête du pool anti-mafia.

§37 Dans les différents films consacrés à ces deux magistrats, on voit les juges délaissés quand ils ne sont pas freinés dans leur action par l’appareil judiciaire. Les réalisateurs mettent aussi en scène l’instant où ils prennent connaissance de la mort de leurs collègues et, partant, de la menace qui pèse sur eux. À cet égard, le film précité I 57 giorni di Paolo Borsellino est particulièrement marquant. Ce film relate la vie de cet homme pendant les 57 jours qui séparent la mort de son collègue, Giovanni Falcone, de sa propre mort, le rapport aux proches, la tentation de changer d’affectation et la prise de conscience que ses jours sont comptés. Le téléfilm met notamment en scène un dialogue entre Paolo Borsellino et Giovanni Tinebra, le procureur alors en charge de l’enquête sur le carnage de Capaci. Borsellino insiste pour être entendu rapidement et justifie sa hâte en ces termes effrayants : « Te rends-tu compte que je suis un mort ? ». Tinebra lui explique alors que les contraintes administratives reportent son audition au mois de septembre, après les vacances. Paolo Borsellino meurt le 19 juillet dans le carnage de la via d’Amelio, dont l’enquête sera également confiée à Tinebra.

Un juge sans peur et sans reproches

§38 Dans ces films, les juges ont toujours une grande force de caractère qui les conduit à rester en poste et à ne pas relâcher leurs efforts pour neutraliser la mafia. Les différents films consacrés à ces juges ne montrent aucune faiblesse de caractère, aucun emportement disproportionné, ce qui nous conduit à souligner la différence de traitement entre les films français et italiens. En France, deux juges au destin tragique ont inspiré les réalisateurs : le juge François Renaud, assassiné en 1975, d’une part, et le juge Pierre Michel dont la lutte contre le crime organisé lui coûta la vie en 1981 , d’autre part. Ces personnages campés respectivement par Patrick Dewaere, Jacques Perrin et Jean Dujardin, ont des méthodes assez musclées qui ne sont pas toujours conformes aux textes mais dont on peut mesurer l’efficacité. Surtout, dans le cinéma français, un bon personnage est très souvent un personnage torturé. On pense, par exemple, au film La French dans lequel Cédric Jimenez a porté à l’écran le combat du juge Michel. Les scénaristes ont présenté Pierre Michel comme un homme en proie à une addiction ancienne pour le jeu. La famille du juge Michel a démenti cet élément et a fait part du choc qu’avait été la projection du film alors que cet aspect ne figurait pas dans la version du scénario qui lui avait été présentée . Le réalisateur et les scénaristes avaient sans doute voulu donner plus d’épaisseur au personnage en le confrontant à de vieux démons. Avant cela, dans Le juge Fayard dit Le Sheriff, Yves Boisset présentait son personnage principal comme un homme souvent incontrôlable, dont les accès de colère tranchent avec le calme des héros italiens.

§39 L’image que le cinéma italien renvoie du juge n’est donc pas celle d’un homme de pouvoir comme les autres, sans doute parce que sa fonction l’amène à connaître les drames de tout un chacun, qu’il soit puissant ou misérable. Le cinéma néoréaliste suscite l’empathie du spectateur pour le juge en raison de sa propre empathie pour les faibles. Les cinéastes engagés ont très vite vu dans le juge un personnage capable de faire face aux notables et aux puissants afin de poursuivre un idéal. Cet idéal de justice et de lutte contre l’impunité a coûté la vie à plusieurs d’entre eux, conduisant la réalité à dépasser la fiction avant de l’inspirer de nouveau.

§40 1992, année de la mort de Falcone et Borsellino, est une année charnière. C’est l’année du lancement de l’opération Mani pulite – « mains propres » – avec le scandale Tangetopoli, qui va mettre en évidence un système généralisé de pots de vin dont bénéficient les grands partis italiens, et aboutir à une grande crise politique. Si certaines de ces grandes affaires politico-judiciaires sont parfois abordées dans des films, on ne met pas la focale sur le juge mais sur l’accusé, l’homme de pouvoir qui descend de son piédestal . Nous sortons donc de notre propos. L’opération Mani pulite elle-même a fait l’objet de plusieurs projets cinématographiques mais ceux-ci ont toujours échoué. Si ces projets ont échoué au cinéma, elle vient d’être portée à l’écran… de télévision. La série 1992 a été diffusée à partir du 24 mars 2015 sur la chaîne italienne Sky. Pour l’heure, les juges, dont la figure la plus connue et la plus controversée est Antonio di Pietro, ont un rôle secondaire. Mais cette série devrait être suivie de deux autres saisons, 1993 et 1994, qui laisseront peut-être une plus grande place aux magistrats.


  1. La grande abuffata, Marco Ferreri, France-Italie, 1973. 

  2. Tre fratelli, Francesco Rosi, Italie, 1981. 

  3. Salto nel vuoto, Marco Bellocchio, Italie, 1979. 

  4. La meglio gioventù, Marco Tullio Giordana, Italie, 2003. 

  5. Il pretore [Le juge], Giulio Base, Italie, 2014. Ce film est l’adaptation d’un roman à succès de Chiara P., Il pretore di Cuvio, Milan, Mondadori, Italie, 1973. 

  6. Il giudice meschino [Le juge mesquin], Carlo Carlei, Italie, 2014. Il s’agit également de l’adaptation d’un roman de Gangemi M., Il giudice meschino, Milan, Einaudi, 1979. 

  7. L’istruttoria è chiusa dimentichi, Damiano Damiani, Italie, 1971. 

  8. Voyez cependant Piazza Fontana, Marco Tullio Giordana, Italie, 2012. 

  9. I 57 giorni di Paolo Borsellino [Les 57 jours de Paolo Borsellino], téléfilm, Alberto Negrin, Italie, 2012. 

  10. de Jaucourt L., « Héros », in Diderot D., Le Rond d’Alembert J., Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, 1756, tome 8, p. 182. 

  11. Il giudice ragazzino, Alessandro di Robilant, Italie, 1994. 

  12. Livatino R., « Il ruolo del giudice nella società che cambia », conférence tenue auprès du Rotary Club de Canicattì, 7 avril 1984, consulté le 1er janvier 2018 in [http://www.solfano.it/canicatti/Ruolo_Giudice.html]. Traduction libre de « L’indipendenza del giudice è anche nella sua moralità, nella trasparenza della sua condotta dentro e fuori delle mura del suo ufficio. Solo se il giudice realizza in sé stesso queste condizioni, la società può accettare ch’egli abbia sugli altri un potere così grande come quello che ha ». 

  13. Porte aperte, Gianni Amelio, Italie, 1992. 

  14. La peine de mort a été abolie en Italie en 1889 et rétablie en 1926. 

  15. Francesco Rossi, Italie-France, 1976. 

  16. Il contesto. Una parodia, 1971, publié en français sous le titre Le Contexte : parodie, Paris, Denoël, 1972. 

  17. Processo alla città, Luigi Zampa, Italie, 1952. 

  18. In nome della legge, Pietro Germi, Italie, 1949. 

  19. Nous traduisons. 

  20. In nome del popolo italiano, Dino Risi, Italie, 1971. 

  21. Garde à vue, Claude Miller, France, 1981. 

  22. La più bella serata della mia vita, Ettore Scola, Italie, 1972. 

  23. La meglio gioventù, deuxième époque, Marco Tullio Giordana, Italie, 2003. 

  24. Imputazione di omicidio per uno studente, Mauro Bolognini, Italie, 1972. 

  25. Nous traduisons. 

  26. Il magistrato, Luigi Zampa, Espagne-France-Italie, 1959. 

  27. Giovanni Falcone, Giuseppe Ferrara, Italie, 1993 ; Excellent cadavers, Ricky Tognazzi, États-Unis/Italie, 1999 (le titre est ici manifestement inspiré du film de Francesco Rosi) ; Paolo Borsellino, téléfilm en deux parties, Gianluca Maria Tavarelli, Italie, 2004 ; Giovanni Falcone, l’uomo che sfidó Cosa Nostra, téléfilm en deux parties, Andrea e Antonio Frazzi, Italie, 2006 ; Vi perdono ma inginocchiatevi, téléfilm, Claudio Bonivento, téléfilm, Italie, 2012 (ce téléfilm porte plus précisément sur les gardes du corps qui escortaient le juge Falcone) ; I 57 giorni di Paolo Borsellino, téléfilm, Alberto Negrin, Italie, 2012. 

Aurélie Tardieu